Culture, patrimoine et diversité

 

L’entrepreneuriat social, espace de communication interculturelle et d’innovation

 

Dans une étude sur les entrepreneurs sociaux interculturels, qui date de 2006, Lise Bisballe affirme qu’ils créent une valeur sociale et ont un effet positif sur la société. Le projet "Cités interculturelles" repose sur l’idée qu’une ville peut tirer parti de la richesse que représente la diversité des cultures. Selon l’auteur, c’est précisément ce que font les entrepreneurs sociaux, avec leurs méthodes et initiatives interculturelles. Lise Bisballe prend cinq exemples, représentatifs de différents milieux culturels, et examine dans chaque cas ce qu’apporte l’entrepreneuriat social sur les plans interculturel, social et économique et en termes d’innovation. Elle en conclut que les villes ont tout intérêt à investir dans les projets des entrepreneurs sociaux.

 

L’expression "entrepreneur social" désigne principalement les personnes qui travaillent dans le secteur non marchand et qui utilisent des compétences et des outils caractéristiques des entreprises commerciales pour répondre à des besoins sociaux et faire évoluer la société de manière positive, plutôt que pour se constituer une fortune personnelle. Un excellent exemple d’entrepreneuriat social est la transformation du quartier de Jennumparken (dans la ville danoise de Randers), qui peut être attribuée au projet "Kulturkælderen". Ce projet a été mis en place dans le but de favoriser l’intégration culturelle, sociale et économique des nombreux réfugiés turcs qui s’étaient installés à Jennumparken. L’on connaissait mal les différentes cultures des réfugiés et des immigrants et les obstacles linguistiques et culturels qui entravaient le processus d’intégration. Le projet "Kulturkælderen" visait donc à établir un dialogue constructif entre les Danois et les personnes d’origine étrangère et à améliorer l’accès de la population au marché du travail, en proposant des formations et des emplois alternatifs. Ainsi, la création d’un atelier de tissage, destiné à attirer les habitants comme le faisait autrefois le puits, sur la place du village, a permis à des femmes de se rencontrer, de développer leurs compétences linguistiques et d’apprendre à connaître la société danoise. Cet atelier a généré d’autres projets et Jennumparken est devenu un quartier qui se caractérise par sa mixité sociale et qui déborde d’activité, grâce aux nombreuses initiatives prises par les habitants eux-mêmes.

 

D’une manière analogue, Chrissy Townsend a transformé son quartier de Teviot, dans l'arrondissement londonien de Tower Hamlets : ce qui s’apparentait à un ghetto est devenu un quartier multiethnique résolument tourné vers l’avenir. A cause de la criminalité, du trafic de drogue et du chômage, les commerces avaient fermé ; le quartier n’était pas desservi par les transports en commun et l’arrêt d’autobus le plus proche se trouvait à 15 minutes. Face à cette situation, Chrissy a décidé de réagir. Elle a pris une pelote de laine, marqué sur une carte le trajet d’une ligne d’autobus et recueilli 7 000 signatures en faveur de cette ligne, qui a effectivement été mise en place. Encouragée par ce succès, Chrissy a créé le "Teviot Action Group"pour tenter de continuer à améliorer la situation. Comme cela se produit généralement dans l’entrepreneuriat social, beaucoup d’autres personnes se sont associées au projet et ont fourni des ressources, ce qui a permis au tissu social de se reconstituer. La transformation spectaculaire du quartier de Teviot n’a été possible que grâce à l’engagement et au dynamisme d’un entrepreneur social.

 

Selon Lise Bisballe, les entrepreneurs sociaux créent de la valeur, affirmation qu’elle analyse de quatre points de vue : la perspective interculturelle, la perspective sociale, la perspective économique et la perspective de l’innovation. Concernant la perspective culturelle, l’auteur défend l’idée que, pour ineffable et intangible qu’elle soit, la culture a pourtant besoin d’être légitimée aux fins d’une intégration réussie. En effet, avoir le sentiment que sa culture est reconnue comme légitime renforce l’estime de soi et la confiance, indispensables à la création d’une société solidaire. Lise Bisballe a pu l’observer elle-même lorsqu’elle a travaillé avec des Tamouls qui s’étaient réfugiés au Danemark pour fuir la guerre civile au Sri Lanka. Elle a constaté que les femmes avaient modifié leurs habitudes vestimentaires et leur comportement pour éviter de se faire remarquer. Elles avaient troqué leurs costumes traditionnels aux couleurs vives contre des tenues ternes, de manière à se fondre dans la masse. Elles se poudraient aussi le visage pour avoir le teint plus clair et paraître plus "européennes" et "normales". Cette perte évidente de l’estime de soi montre l’importance de légitimer la culture. Or, des entrepreneurs sociaux inventent des moyens d’y parvenir.

 

Concernant la création de valeur d’un point de vue social, le projet de Chrissy Townsend a réuni beaucoup de gens et le "Teviot Action Group" doit principalement son succès à l’aide de bénévoles, qui ont formé une part importante des ressources. Les entreprises sociales jouent donc un grand rôle dans l’engagement social et peuvent servir de tremplin pour l’emploi à des chômeurs qui commencent par s’investir dans ces entreprises à titre bénévole.

 

D’un point de vue économique, les entreprises sociales stimulent le développement des compétences, ce qui favorise l’activité et la création d’emplois et contribue donc à la prospérité économique. Bien que ces entreprises n’aient pas pour objectif premier de faire du profit, elles peuvent à l’évidence être rentables sans cesser d’être sociales et dynamisent incontestablement l’économie locale. Cela est confirmé par une étude sur les entreprises sociales menée par le Gouvernement britannique. Selon cette étude, les 15 000 entreprises sociales recensées, qui représentent 1 % des entreprises salariales du Royaume-Uni, génèrent un chiffre d'affaires annuel de 18 milliards de livres (£) et sont à l’origine d’un nombre d’emplois considérable.

 

Enfin, l’entreprise sociale interculturelle est très propice à l’innovation, qui consiste à opérer la transition entre l’ancien et le nouveau. L’innovation remet en question les structures, les discours et les paradigmes établis. C’est précisément ce que font les entrepreneurs sociaux interculturels en supprimant des barrières sociales ou en jetant des ponts entre des communautés.

 

Lise Bisballe conclut dans son étude que les entreprises sociales s’appuient sur des réseaux de réflexion, ou en mettent en place, et établissent des liens entre différents secteurs, tout en créant du "capital social" (au sens sociologique du terme). Le succès d’une entreprise sociale dépend dans une large mesure de l’entrepreneur, de son esprit d’initiative et de son dynamisme, qui lui permettront de lancer le projet et de le mener à terme. L’auteur préconise de soutenir et encourager l’entrepreneuriat social en créant une structure locale souple et en investissant du capital-risque. Les pouvoirs publics, les entreprises privées, les entreprises sociales, les caisses d’épargne et les coopératives de crédit pourraient alimenter ensemble un fonds d’investissement, qui servirait à distribuer des financements en fonction des besoins locaux et conformément à une vision commune. L’entreprise sociale est de toute évidence très bénéfique aux communautés et aux personnes à qui elle s’adresse. Elle nous apprend qu’une ville peut tirer parti de la diversité culturelle de sa population. Les villes devraient donc proposer des structures de soutien aux entrepreneurs sociaux et aux autres acteurs, pour leur permettre d’établir des cadres de communication et d’échange interculturels.

 

Lien vers la version intégrale de l'étude  (anglais seulement)

Gulzaar BARN

Photo : Lise Bisballe