Samuel DELEPINE
UMR ESO 6590
Habitat et logement des Roms en Europe centrale et orientale
Constats et propositions
Mai 2006
Introduction
Le logement des Roms en Europe centrale et orientale est une question au cœur des réflexions portées sur cette minorité européenne. Les questions de l’habitat et du logement s’insèrent dans les thématiques ayant trait à l’urbanisation et aux politiques urbaines.
Ce texte fait un état des lieux des conditions d’habitation des Roms dans les villes d’Europe centrale et orientale et s’appuie sur des enquêtes de terrain conduites dans plusieurs quartiers de villes roumaines. Les conclusions sur les espaces étudiés sont applicables à la majorité des villes d’Europe de l’Est.
Le contexte général est celui de la pauvreté. Il est ici question de populations pauvres, de la description des formes prises par cette pauvreté et des solutions à envisager. Il va de soi qu’au thème du logement des Roms se superposent ceux de la culture, de la scolarisation, du travail, de la santé et des discriminations.
Ce document propose une typologie des espaces urbains occupés par les Roms. Cette typologie révèle des processus de ségrégations très avancés, les causes en sont expliquées et des solutions éventuelles sont évoquées pour l’amélioration des conditions de logement des Roms et le désenclavement de leurs zones d’habitat.
I- Les Roms : Une Histoire contrainte génératrice des ségrégations actuelles
Esclavage et sédentarisation forcée
Bien qu’elle remonte à des temps anciens, la sédentarisation forcée des Roms en Europe centrale et orientale durant le Moyen Age explique en partie leur répartition actuelle sur le territoire des villes et elle est, plus généralement, à l’origine de l’immense frustration des Roms face aux sociétés majoritaires.
Dans les provinces roumaines de Valachie et de Moldavie, les Roms, esclaves, furent fixés dans des zones de regroupement où ils pratiquaient des métiers artisanaux spécifiques au service du boyard ou de l’épiscopat local. Ceci dura jusqu’à la moitié du XIXème siècle. Sur ces mahala1, premiers sites de sédentarisation des Roms en périphérie des villes, certains groupes roms sont toujours présents. Désormais enclavés dans un espace urbain plus vaste ou refoulés toujours plus en périphérie, les Roms n’y vivent guère mieux qu’à l’époque.
Dans l’empire austro-hongrois, les Roms furent partiellement fixés, surveillés et astreints à des taches d’utilité publique.
L’isolement contraint des Roms remonte donc à des temps anciens et la connaissance de cette histoire nous éclaire sur les causes de la marginalisation des Roms et sur le mode de vie jugé auto-marginalisant appliqué par certaines familles.
Héritages variés du communisme : une meilleure qualité de logement dans un contexte général d’assimilation des Roms
L’horreur nazie succéda à une période de l’entre-deux-guerres plutôt prospère pour les Roms. Dans une Europe de l’Est très rurale, leur savoir-faire trouvait preneur et ce dans un contexte politique de développement dont ils profitaient également.
Après la seconde guerre mondiale, l’ensemble de l’Est européen tomba sous le joug communiste. De nouvelles contraintes furent imposées aux rescapés roms du nazisme dont la méfiance et la peur à l’égard des non roms avait encore atteint un degré supplémentaire.
D’un pays à l’autre des réformes furent prises, plus ou moins précoces et secrètes elles tendaient vers un objectif unique : l’assimilation des Roms et l’anéantissement de leur culture. Malgré l’application parfois stricte de ces mesures, ceci ne fut jamais atteint.
Certaines mesures collectivistes, clairement destinées à l’établissement d’une culture unique, ont néanmoins favorisé les Roms, entre autres, si l’on s’en tient au thème unique de la qualité du logement.
Souvent, les familles roms furent bénéficiaires d’allocations intéressantes grâce à une fécondité largement supérieure aux populations majoritaires. En ce qui concerne le logement, cette période permit à de nombreuses familles de bénéficier de conditions de logement et de confort jamais atteintes.
Intégrés dans les nouvelles structures industrielles lourdes, de nombreux Roms ont été logés dans des immeubles impersonnels au même titre que le reste de la population ouvrière. Décrié aujourd’hui pour sa vétusté, ce type de logement constituait un progrès à l’époque et, pour la première fois, des familles roms ont profité de l’électricité et de l’eau courante. Mais l’habitat collectif, en appartement, ne correspond guère à l’idéal des Roms qui lui préfèrent la maison et une ouverture sur l’extérieur.
Après la chute du mur de Berlin, de nombreuses familles roms, premières victimes de la crise de l’industrie lourde et du chômage ont dû se défaire de leur bien ou ont vu leur quartier progressivement se dégrader. Elles furent nombreuses à rejoindre des périphéries urbaines lointaines, à la limite avec l’espace rural où elles retrouvèrent d’autres groupes roms venus du monde rural qui, avec l’espoir suscité par la fin du communisme, venaient chercher dans les villes d’utopiques richesses.
Ce double mouvement a contribué au gonflement de périphéries très pauvres, parfois miséreuses, dans lesquelles les Roms sont aujourd’hui souvent majoritaires au sein d’espaces qui leurs sont abandonnés.
II – Les conditions de logement des Roms aujourd’hui en Europe centrale et orientale : un constat sévère
Nous avons regroupé les différents types d’habitat des Roms dans les villes d’Europe centrale et orientale en trois grandes catégories :
- L’habitat pavillonnaire périphérique pauvre
- L’habitat collectif ghettoïsé
- L’habitat varié de centre-ville
Il nous faut également citer, dans cette typologie d’espaces défavorisés, l’existence d’une catégorie de Roms profitant de conditions de logement correctes, identiques à celles des populations majoritaires. Ces familles sont en général détachées des noyaux traditionnels qui souffrent de l’isolement. Elles sont disséminées dans l’espace urbain hors des zones de regroupement. Il s’agit de Roms ayant réussi socialement et dont le mode de vie s’est rapproché de celui des populations englobantes. Il se pose pour eux la question de la limite entre intégration et assimilation.
1) Les périphéries pavillonnaires : petites maisons, ruines et baraques
La majorité des Roms vit dans des maisons basses d’aspect rural, peu équipées et souvent bâtie avec des matériaux de première main. Les zones d’habitat des Roms dans les villes se situent en général aux marges de vastes quartiers eux-mêmes marqués par une certaine « tsiganité ». Ces marges urbaines défavorisées assurent une unique fonction résidentielle. Il s’agit d’espaces qui ne participent pas à la vie économique locale ou qui n’ont pas ou peu de liens avec les points névralgiques et dynamiques de la cité. Dans ces « quartiers », on distingue les sites anciens de sédentarisation des sites bidonvillisés récents.
L’emploi du mot mahala nous sert à distinguer les sites anciens de sédentarisation des Roms des autres « quartiers roms » périphériques qui se sont constitués plus récemment. Ce sont deux types d’espaces très semblables au premier abord mais qui dont les différences, trop souvent ignorées, sont capitales pour les populations résidentes.
Le mot mahala dans son sens premier, c'est-à-dire à un quartier ayant une activité spécifique pendant l’occupation ottomane, ne correspond pas ou plus aux zones dont nous parlons. Celles-ci en sont un héritage et nous intéresse parce qu’elles hébergent des groupes roms installés depuis très longtemps.
Certaines mahalas, rattrapées par l’urbanisation, ont perdu leur activité commerciale et sont devenues des enclaves au sein des villes. Les maisons n’ont jamais été réhabilitées et beaucoup sont de véritables ruines. La misère s’affiche alors, les rues ne sont pas asphaltées et ni l’eau courante, ni l’électricité n’alimentent ces taudis.
A l’inverse, les communautés roms qui ont maintenu un lien commercial avec le reste de la ville ont pu, tant bien que mal, maintenir une qualité de logement décente. Au-delà de cet habitat correct tenu par une population rom active, le développement démographique sur le site auquel s’est ajouté des migrations de quelques depuis les campagnes environnantes, ont contraint les habitants à construire des logements précaires et entassés à l’arrière des maisons originelles situées en bord de rue.
Tel est le développement classique d’un site ancien de sédentarisation des Roms. Les nouvelles constructions sont très souvent illégales et elles posent problème pour d’éventuelles réhabilitations des quartiers car l’illégalité justifient la non intervention des autorités locales sur les sites.
Enfin, il est fréquent que ces anciennes mahala n’occupent plus leur site ancien dans la ville. Sans cesse refoulés au gré de l’urbanisation, les Roms se déplacent aux limites des villes et reconstruisent des masures faites de bric et de broc, à l’écart de la vie des cités. Ils se situent toujours aux confins entre le monde urbain et le monde rural. C’est le cas par exemple des Roms du quartier Gringaşi, à Bucarest, qui ont été repoussés au début siècle vers le quartier Giuleşti (dont le club de football est encore aujourd’hui considéré comme le club des Roms) avant que ce quartier ne devienne lui-même un espace péricentral duquel les Roms, indésirables, durent partir pour aboutir aux confins de la ville, au terminus de la ligne de tramway.
Il s’agit là d’un exemple caractéristique du rejet des populations les plus précaires vers marges de la ville.
Après la chute du mur de Berlin, l’ouverture des pays d’Europe centrale et orientale à l’économie de marché a permis une reprise de la mobilité. Beaucoup de Roms ont été attirés
par les nouvelles possibilités offertes par les villes. Le temps des bidonvilles, existant pendant l’entre-deux-guerres et plus ou moins résorbé par le communisme, a repris.
En Roumanie, Bulgarie, Ex-Yougoslavie, Hongrie, République Tchèque ou Slovaquie, toutes les villes assez importantes ont aujourd’hui à leur marge au moins un de ces espaces bidonvillisés occupés par des Roms. Discriminés et sous formés, les Roms n’ont pas eu accès aux richesses de la ville ou aux emplois qu’elles proposait. Ils se sont agglomérés dans des zones de regroupement isolées, dénuées de tout service et souvent insalubres. Leurs maisons ne sont pas construites en dur, elles mélangent divers matériaux de récupération.
Très peu accessibles et peu visibles, ces « quartiers » roms bidonvillisés croissent lentement. Dans la plupart des cas, ils ne font l’objet d’aucun projet de réhabilitation ou de relogement des populations. La plupart des mesures les concernant consiste à les cacher quand des mesures sanitaires de base et exigeant peu de moyens ne sont même pas envisagées.
L’habitat collectif : une ghettoïsation croissante
Une dégradation progressive depuis la chute du mur
La fin du communisme a permis à de nombreux Roms d’investir des pâtés d’immeubles délaissés de leurs ouvriers à cause du déclin de l’industrie lourde.
La récupération de logements vacants par des Roms a rapidement conduit à l’isolement et à la disparition des services.
Souvent la présence au sein d’un quartier de quelques immeubles occupés par des Roms suffit à ce que l’ensemble de la zone soit appelé « quartier rom». Mais en réalité ces zones « 100% rom » sont en général réduites à quelques immeubles à l’image de ce que peuvent être les quartiers Smíchov à Prague ou Ferentari à Bucarest. Dans ces quartiers qui ne sont pas des quartiers roms, seuls quelques blocs forment des enclaves roms au milieu d’un espace déjà fort pauvre et affichant une mixité ethnique bien involontaire qui ne fait que réunir les populations les plus pauvres sur un même site.
A Ferentari par exemple, grand quartier du sud de la capitale roumaine, Livezilor et Zabrauţi sont deux rues bordées de quelques immeubles dans un état lamentable. Les uns abandonnés par les militaires d’une caserne voisine, les autres par les ouvriers d’une entreprise, ont été « récupérés » par des familles roms qui occupent les garçonnières. La population entière est au chômage et les conditions de vie, dans une insalubrité affligeante, sont misérables.
Les cages d’escalier sont dévastées et les caves remplies d’une eau insalubre déversée par des canalisations éventrées. Seuls les logements eux-mêmes, trop petits, font l’objet d’un entretien suivi par les familles. Dehors le ramassage des ordures ménagères n’est plus effectué. Elles jonchent le sol partout et sont brûlées au fur et à mesure répandant des fumées toxiques dans toute la zone.
Les ghettos d’habitat collectif constituent les exemples les plus extrêmes de la pauvreté et de la marginalisation des Roms dans les villes européennes.
Dans les centres-villes : des taudis ignorés, des palais surmédiatisés
La notion de « quartier rom » fait systématiquement référence à des espaces périphériques qui n’ont que très peu de liens avec le reste de la ville. Mais les Roms sont également présents dans les centres villes et les faubourgs de manière disséminée.
La restructuration des centres-villes en Europe de l’Est rend élimine peu à peu les taudis récupérés par des familles roms. Mais selon les villes et les pays cette restructuration n’opère pas à la même vitesse et avec la même efficacité. Si Prague et Budapest cache leurs Roms loin des touristes, Bucarest ou Sofia sont encore parsemées de bâtiments à l’abandon qui sont squattés par des Roms.
Peu visibles derrière les façades, les cours intérieurs dévoilent la présence de plusieurs familles dans un même bâtiment. Dans ces vieilles bâtisses abandonnées, les Roms profitent de logement que le délabrement rend souvent dangereux. La réunion en ces lieux de nombreuses familles crée une surpopulation. Les raccordements sauvages de l’électricité créent un engrenage de fils à l’esthétique particulière mais l’eau, elle, ne peut être ainsi détournée.
Quand elles sont réhabilitées, ces maisons ne profitent pas aux Roms. Chassés, ils viennent densifier la bidonvilisation périphérique.
Il semble inéluctable qu’à plus moins long terme la présence de familles roms dans de tels lieux disparaisse au gré des progrès économiques. Bien sûr dans des villes moyennes anodines le processus sera plus long.
Quoiqu’il en soit, si la réhabilitation d’un habitat dégradé est compréhensible, l’expulsion de familles entière sans programme de relogement n’est pas acceptable.
Les palais roms : une image clichée qui pose des questions fondamentales
C’est un phénomène très marginal par rapport à ceux explicités précédemment mais l’habitat des riches roms existe et il nous intéresse surtout par la volonté affichée de quelques familles roms de ne pas céder à un inconscient collectif qui place les Roms aux marges des villes et qui ne s’offusque pas des conditions de vie de la minorité rom. Il en effet inquiétant de constater qu’après des siècles de contraintes, les populations majoritaires imaginent que les Roms aiment vivre dans des quartiers marginalisés et pauvres et que c’est là leur mode de vie.
C’est un mode de vie contraint que beaucoup de Roms, frustrés et résignés, ont effectivement fini par accepter. Ceci démontre l’ampleur de la tâche pour rendre son identité et sa fierté à la majorité des Roms.
C’est pourquoi, l’implantation en centre-ville d’un habitat particulier à de riches familles roms un peu « clichées » doit être signalé comme une forme de résistance et non pas comme une curiosité et encore moins comme une caractéristique rom étonnante dont raffole les médias.
Certes on peut s’attarder sur l’architecture démonstratrice et parfois provocatrice de ces grandes pagodes présentes dans les villes comme dans les campagnes mais c’est surtout la remise en cause de la représentation de la place des Roms dans l’espace qui fait réfléchir avec ce phénomène.
Quel habitat et quelle place pour les Roms dans l’espace urbain ? Telle est la question posée par quelques familles roms qui ne représentent qu’une minorité dans la minorité.