Quel accès à la santé pour les femmes roms ?» - Une Conférence au Conseil de l'Europe, 11-12 septembre
 

Discours de Maud de Boer-Buquicchio, Secrétaire Générale Adjointe du Conseil de l'Europe

Mesdames, Messieurs,

J'ai lu dernièrement l'histoire d'une tsigane exceptionnelle, certainement connue de beaucoup d'entre vous : Papusa, la poétesse. Cette femme, qui a appris à lire et à écrire malgré son entourage, a incarné la volonté du passage de l'expression orale de la langue romani à l'écrit, exprimant ainsi le besoin si profondément humain de laisser un témoignage et de perpétuer la parole. Son oeuvre a, malheureusement et à son insu, servi les politiques de sédentarisation des roms dans son pays, la Pologne des années cinquante. Le destin de cette femme manipulée par les politiciens et délaissée par sa communauté nous amène à réfléchir sur le rôle que la femme rom est appelée à jouer depuis des siècles : établir l'équilibre entre la société traditionnelle qui est la sienne et celle des «autres».

Nous vous avons invités à Strasbourg pour débattre la question de l'accès des femmes roms à la santé. Nous utilisons ce terme fédérateur «rom» pour nous référer aux personnes appartenant aux communautés des gens du voyage, aux Sinti, aux Tsiganes et autres groupes apparentés aux Roms. J'aimerais souhaiter aux représentantes de ces différentes communautés la plus cordiale bienvenue.

Consacrer une conférence aux femmes roms est une première pour les organisations internationales oeuvrant pour la protection des Droits de l'homme et je suis très heureuse de vous accueillir aujourd'hui et plus particulièrement Mme Simone Veil qui nous honore de sa présence et qui nous rejoindra dès sa descente de l'avion.

Dans les minutes qui viennent, je vais essayer de répondre à deux questions :

- quels sont les défis que nous souhaitons relever ?
- quelles actions avons-nous entreprises et pourquoi?

1. Les défis

Tout au long de son histoire, la femme rom a évolué discrètement dans un monde de silence. Cantonnée pendant des siècles dans un rôle de transmission des valeurs et des traditions roms aux générations futures, elle est tiraillée aujourd'hui par deux forces opposées: d'un côté son rôle spécifique dans sa communauté et de l'autre son statut en devenir dans une société en constante évolution en matière d'émancipation des femmes.

En raison de la nécessité de subvenir aux besoins de leurs familles, les femmes roms ont eu davantage de contacts avec la société majoritaire et ont ainsi une connaissance approfondie de la société qui les entoure, une tolérance envers le monde des non-roms. Roms. Cette connaissance leur permet de jouer souvent le rôle de médiatrice dans les rapports ou les conflits opposant les Roms et les non-roms.

Vous conviendrez que les femmes roms ont acquis une force réelle et symbolique qui les rend capables, pour autant qu'elles arrivent à faire entendre leur voix, d'être de véritables agents de changement au sein de leurs communautés. Un des objectifs ambitieux de cette conférence est précisément de faire entendre la voix des femmes roms au sein de leur communauté et auprès des pouvoirs publics.

La femme rom est appelée aujourd'hui à adapter les valeurs traditionnelles roms à l'actualité pour que la culture rom se maintienne comme une culture vivante. Elle est consciente qu'elle n'a plus seulement à jouer le rôle de soeur, d'épouse et de mère mais aussi celui de lien entre sa communauté et la société. Les représentants et représentantes des gouvernements qui participez aujourd'hui à la conférence avez de votre côté un effort à faire pour considérer la femme rom comme interlocuteur à part entière dans toutes les décisions concernant directement la communauté rom.

Cependant, il est injuste de reléguer la femme rom à son rôle de gardienne des traditions et du lien entre la communauté rom et la société majoritaire car elle est de plus en plus amenée à remplir d'autres rôles: femme active dans la vie professionnelle, activiste et militante dans les ONG, scientifique... Ces positions et vocations interdépendantes contribuent à lui donner une nouvelle image que tous les acteurs de la société doivent prendre en compte, plus particulièrement ceux qui travaillent sur la question rom. Il est par conséquent indispensable que les autorités que certains d'entre vous représentent dans cette salle associent les femmes roms à la conception et à la mise en oeuvre des politiques concernant les conditions de vie des populations roms.

L'importance et la nature des défis que je viens d'identifier appellent des réponses diverses.

2.Quelles actions avons-nous entreprises et pourquoi ?

Cette conférence s'inscrit dans le cadre de l'action continue que le Conseil de l'Europe mène depuis 10 ans pour promouvoir les droits de l'homme pour les Roms en Europe.

Les préoccupations des femmes roms avaient déjà été abordées en 1995 lors de leur première audition dans le cadre de la campagne du Conseil de l'Europe contre le Racisme et l'intolérance. A l'époque, plutôt que de parler de leur position traditionnelle au sein de leurs communautés, les femmes roms avaient préféré parler du racisme et de l'exclusion sociale dont souffrent leurs communautés, du manque de scolarisation de leurs enfants et de l'insuffisance d'accès aux services de santé. En même temps, toutes avaient revendiqué leur droit au respect de leur personne et de leurs traditions.

L'accès des roms aux soins est une question mal connue tant des gouvernements que des organisations internationales mais aussi malheureusement des professionnels de la santé. Le rapport de l'OSCE de 2000 sur la situation des Roms et Sinti l'a très clairement mis en exergue et a motivé le lancement du projet qui nous occupe aujourd'hui.

L'accès effectif aux soins de santé pour tous étant une des priorités de la stratégie de cohésion sociale de notre organisation, il a été naturel pour le Conseil de l'Europe de répondre présent lorsque nos organisations partenaires OSCE/HCNM et EU/EUMC nous ont proposé de mener à bien le projet «Femmes roms et accès aux soins» dont nous vous présenterons les résultats au cours de cette conférence. Ce projet coordonne l'action et l'expertise de trois organisations internationales reconnues pour leur action dans le domaine de la protection des droits de l'Homme des communautés rom en Europe et la lutte contre le racisme et l'exclusion sociale. Ce projet a bénéficié des contributions fondamentales de l'ECRI, (auteur de la recommandation de politique générale concernant la lutte contre le racisme et l'intolérance envers les roms) et du Comité européen de la Santé (auteur de la recommandation sur l'adaptation des services de soins de santé à la demande de soins et de services des personnes en situation marginale).

Le rapport que Mme Pomykala nous présentera illustre la dure réalité à laquelle sont confrontées les femmes roms, responsables traditionnellement du bien être de leurs familles et qui négligent souvent leur propre état de santé. A cette occasion, je souhaiterais remercier les représentants des 15 pays visités par les consultants pour leur coopération qui a permis d'obtenir une étude qui contient des donnés fiables et qui offre des exemples de bonnes pratiques déjà éprouvées. De surcroît, le rapport préconise un éventail de mesures concrètes qui touchent des domaines clés : législatif, administratif, normatif et de sensibilisation (et notamment en vue d'un changement des mentalités des hommes roms vis à vis de l'émancipation de leurs femmes).

Bien évidement, toute politique est vouée à l'échec si elle ne tient pas compte des spécificités du groupe cible. C'est pourquoi, je suis particulièrement heureuse d'annoncer qu'une des réalisations concrètes du projet «Femmes roms et accès aux soins» est d'avoir réussi à donner la parole aux femmes roms en leur permettant d'affirmer leur volonté de revendiquer leur position en tant qu'acteur de changement sur la scène nationale et internationale. En effet, le Réseau International de Femmes Roms, soutenu aujourd'hui par le Conseil de l'Europe, est apparu comme une évidence au cours du projet. Hormis la promotion des droits des femmes roms, le réseau vise à établir des liens de solidarité avec les organisations internationales et nationales des femmes non roms car, en définitive, des sujets tels que l'accès à la santé, à l'éducation ou la lutte contre la discrimination sont des sujets prioritaires pour toutes les femmes, indépendamment de leur nationalité, croyance et origine ethnique ou sociale.

Le Réseau est représenté aujourd'hui à cette conférence par Mme Soraya Post qui nous parlera du rôle des femmes roms au sein de leurs communautés et qui j'en suis convaincue jouera un rôle très actif dans nos débats et les actions qui suivront.

Dans la même optique s'inscrivent les efforts déployés par Conseil de l'Europe pour la création d'une instance représentative des Roms au niveau européen. Il s'agit d'un forum au sein duquel les Roms pourraient exprimer leurs besoins, leurs attentes et leurs priorités. Notre ambition est que ce forum établisse une relation privilégiée avec le Conseil de l'Europe, lui permettant d'influencer des décisions prises au niveau international. Des relations similaires pourraient être développées entre le forum et d'autres organisations comme l'UE, l'OSCE et des agences des Nations Unies. L'origine de cette initiative remonte à une proposition faite en 2001 par la Présidente de la Finlande, Mme Halonen, à l'Assemblé Parlementaire du Conseil de l'Europe . Une proposition franco-finlandaise est actuellement sur la table du Comité des Ministres.

Enfin, vous aborderez la question de la traite des êtres humains lors de la session consacrée à la santé reproductive. La traite est en effet un crime dont des femmes et des enfants sont les victimes dans nos sociétés européennes. La lutte contre cette atteinte grave à la dignité humaine est aujourd'hui l'une des priorités du Conseil de l'Europe et nous espérons compter bientôt un nouvel instrument : une convention européenne contre la traite des êtres humains qui complétera, par sa dimension européenne et son accent sur la protection des victimes, le travail effectué par d'autres organisations internationales dans ce domaine. Les travaux de rédaction de cette convention débutent la semaine prochaine.
Mesdames, Messieurs,

Dans mes propos aujourd'hui, j'ai souhaité répondre à deux questions importantes : identifier les défis que nous souhaitons relever et décrire les outils dont nous disposons pour le faire, ainsi que les actions déjà entreprises.

Toutefois, je ne peux pas terminer mon intervention sans chercher la réponse à une dernière question :

Quel sera le suivi de cette conférence?

J'ai bien peur de ne pas avoir la réponse car le suivi dépend en très grande partie de vous.

Le programme de la conférence est conçu de façon à vous permettre de débattre dans son intégralité la nature complexe de l'accès aux soins des femmes rom. Notre ambition est que les résultats de vos débats constituent la base pour le développement des véritables actions politiques qui permettront aux femmes roms et à leurs familles d'exercer de façon efficace et effective leurs droits sociaux fondamentaux.

Différentes initiatives tendent à démontrer que la `question Rom' constitue aujourd'hui une priorité incontournable pour les organisations internationales et les gouvernements européens souhaitant éradiquer la discrimination raciale et l'exclusion sociale. Toutefois, une question cruciale reste d'actualité : quel impact ces initiatives ont-elles eu concrètement ? Nous espérons sincèrement que cette conférence marquera le début de l'amélioration des conditions de santé des populations roms et que la femme sera la protagoniste de ce changement. J'aimerais conclure en citant la version française d'un extrait d'un poème de Papusa :

«Une longue route nous attend
Ecoute donc frère ce que je vais dire :
Je laisserai des chants et des poèmes pour toi
A ta mémoire
Pour laisser quelque chose aux hommes»

Je vous remercie beaucoup de vouloir entamer cette longue route avec nous et vous souhaite un bon voyage !

 

Simone Veil : "Nos systèmes de santé sont conçus pour un mode de vie sédentaire"

Motivant sa présence à Strasbourg par son intérêt personnel pour la cause des Roms et tsiganes, Simone Veil a déclaré : ''Nos systèmes de protection sanitaire et sociale sont très structurés et conçus pour des usagers sédentaires. De fait, vivre différemment marginalise et pose toutes sortes de problèmes, notamment en termes d'enregistrement des assurés sociaux. Je tiens à saluer l'action des ONG, qui bien souvent se substituent aux pouvoirs publics pour venir en aide aux Roms et Tsiganes sur le plan sanitaire.

Trouver des solutions politiques afin d'améliorer leur situation suppose de connaître leurs aspirations, qui sont nombreuses et complexes'' a-t-elle déclaré à l'ouverture de la conférence ''Quel accès aux soins pour les femmes roms ? ''.

 

Discours de Soraya Post, Présidente du Réseau International des Femmes Roms

Madame President, Fellow Delegates, Ladies and Gentlemen,

My name is Soraya Post. I am a Sinti woman from Sweden and President of the International Roma Women's Network, a voluntary network with members in 18 countries across Europe.

I would like to thank the Council of Europe, the European Monitoring Center on Racism and Xenophobia, and the OSCE's High Commissioner for National Minorities, for organizing this important conference, and for giving me the opportunity to speak to you today.

I would also like to thank the author of the conference report, Ms Anna Pomykala. She has confirmed what we as Roma women have known for years: across Europe, our people face a terrible health crisis.

This crisis takes many different shapes. It is shocking to read that in some countries Roma women can expect to die almost 20 years earlier than non-Roma women, and that sick Roma are turned away from clinics and hospitals. From East to West, the story is the same. Our people are denied access to health care.

But why are they unhealthy in the first place? Because they live in poverty and ignorance. Because their houses, and trailers, provide no protection. Because they suffer from racism. Because they are denied family planning and not told about HIV/AIDS. And behind each of these scandals lies discrimination.

Ladies and Gentlemen

I need to tell you that this crisis is a matter of real life and death for millions of Roma women. My own country, Sweden, is one of the richest and most democratic countries in the world - yet my own mother was forced to undergo sterilization at the age of twenty three. Happily, sterilization is a thing of the past in Sweden. But the practice lives on elsewhere in Europe. We would like to see a special meeting held on sterilization and reproductive rights for Roma women in Europe.

The crisis of health affects Roma women all over Europe, and this explains why we formed the International Roma Women's Network earlier this year. Our members come from Ireland in the West, to Moldova in the East. We intend to speak with one voice at meetings like this, and also to show solidarity with our members when they face a crisis in their own country.

Our network is informal, independent and inclusive. We welcome new members, but we also support any initiatives aimed at bettering the lives of Roma women. We are grateful to the Council of Europe, for helping our network for hold its first meetings. We also thank organizations like the Open Society Institute, which has worked tirelessly to empower our people.

Ladies and Gentlemen

We welcome the holding of this conference. It shows that the health of our people is now a matter of international concern. It also recognizes that as Roma women we have special needs, particularly when it comes to health. We will prove good partners, because we have a lot to offer. We know our own problems and our communities better than anyone. A whole new generation of young Roma women give us energy and hope for the future.

But if we want to work with you, as governments, we also ask you to live up to your responsibilities. Why is it that so many of our people are punished for being Roma, Sinti, Travellers and Gypsies, after we have lived for over 700 years in Europe? That is a question for governments to answer. You have drafted laws against discrimination, and laws that protect minorities and laws that respect our cultural identity. You have drawn up a Social Charter that sets a standard for the whole world. Yet these laws are often not enforced. They do nothing for millions of Roma women. As Ms Pomykala's report shows, many governments do not even collect information on the basis of ethnicity and gender.

We want the recommendations in this report to be followed. Now is the time to act. We say to our governments "open your eyes and do not close your hearts." Live up to your promises.

And to Roma women we say, there will be no change unless we demand it. If we work together we can make it happen, because together we are powerful.

Thanks you for listening to me. And as we say in Romani "Arshon Devlesa" -"stay with God."