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Vers une Europe sans châtiments corporels : priorités et stratégies

Françoise Tulkens
Juge à la Cour européenne des droits de l’homme

Nous sommes ici ensemble ce matin pour « briser le mur du silence » et faire entendre notre voix : témoigner, échanger nos savoirs et nos expériences, renforcer notre vigilance, assumer nos responsabilités pour les générations présentes et futures. Si nous voulons construire une Europe libre de toute violence contre les enfants — et nous le voulons — nous devons, au-delà de nos différences, voire même de nos divisions, rassembler nos énergies et réunir nos efforts.

Je me propose dans cette brève introduction d’évoquer quatre points — quatre points cardinaux — autour desquels pourraient se nouer les débats de ce matin. Je pense toutefois qu’il faut préciser que si le champ de nos préoccupations se limite aux sanctions, sans couvrir toutes les formes de violence contre les enfants (sociale et culturelle notamment), en revanche, il s’étend à toutes les formes de sanctions violentes contre les enfants (physiques ou morales), dans tous les lieux (l’école, la famille, la justice, les institutions publiques ou privées), quels qu’en soient les motifs (punir, éduquer, traiter) et même le degré d’intensité (il n’y a pas de violence raisonnable, modérée).

I. Quelles sont les ressources qui peuvent être mobilisées sur la scène internationale ?

Dans l’enceinte universelle par excellence que constituent les Nations Unies, la Convention internationale relative aux droits de l’enfant du 20 novembre 1989 est un texte essentiel qui reconnaît, notamment, à tous les enfants, le droit à l’intégrité physique et personnelle et impose aussi aux États l’obligation positive de les protéger contre toutes les formes de violences physiques ou mentales (art. 19). Mais, nous le savons tous, un texte n’est rien sans sa mise en œuvre qui est ici assurée par le Comité des droits de l’enfant dont certains évoqueront sans nul doute le rôle. Le Comité interprète l’article 19 comme exigeant l’interdiction de tout châtiment corporel, même léger, et il adresse des recommandations dans ce sens aux États. Je trouve intéressant que les États doivent informer le Comité non seulement des progrès réalisés mais également des difficultés qui les empêchent de s’acquitter de leurs obligations.

Dans la « maison commune Europe », les ressources sont celles des droits fondamentaux, la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte sociale européenne.

L’article 1er de la Convention européenne des droits de l’homme de 1950 dispose expressément que les États « reconnaissent » — et pas simplement « s’engagent à reconnaître » comme dans la plupart des traités internationaux — à « toute personne » les droits et libertés définis à la Convention. Les droits des enfants sont des droits de l’homme ou, encore, les droits de l’homme appartiennent pleinement aux enfants. Ceux-ci peuvent en outre, en leur nom propre, introduire une requête devant la Cour européenne des droits de l’homme, cette instance judiciaire créée par la Convention pour assurer le respect des engagements résultant par les États de la Convention (art. 19).

L’article 3 de la Convention interdit la torture et les peines ou traitements inhumains ou dégradants. Il s’agit d’un droit absolu, sans exception, indérogeable, dans quelque situation que ce soit. La Cour a souvent insisté sur le fait que le niveau d’exigence croissant en matière de protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales implique, parallèlement et inéluctablement, une plus grande fermeté dans l’appréciation des atteintes aux valeurs fondamentales des sociétés démocratiques. Elle a aussi tenu à ce que, dans l’évaluation de la sévérité de la punition ou du traitement subi par une personne, soient prises en compte les caractéristiques personnelles des victimes, telles que leur âge, leur sexe et leur état de santé.

Déjà en 1978, dans un arrêt célèbre Tyrer c. Royaume-Uni, la Cour s’est prononcée sur les châtiments corporels à l’école — qui, en l’espèce, pouvaient paraître bien mineurs puisqu’il s’agissait de trois coups de bâton sur le postérieur. Néanmoins, la Cour n’hésite pas à affirmer : « quoique le requérant n’ait pas subi de lésions physiques graves ou durables, son châtiment, consistant à le traiter en objet aux mains de la puissance publique, a porté atteinte à ce dont la protection figure précisément parmi les buts principaux de l’article 3 : la dignité et l’intégrité physique de la personne » . La Cour conclut dès lors que l’on a soumis le requérant à une peine où l’élément d’humiliation atteignait le niveau inhérent à la notion de peine dégradante . Dans l’arrêt Campbell et Cosans c. Royaume-Uni du 25 février 1982, la question s’est posée de savoir si l’exclusion temporaire d’un élève de l’école, qui avait pour motif le refus de consentir à un châtiment corporel, portait atteinte au droit à l’instruction garanti par l’article 2 du Protocole n° 1. La Cour a décidé que l’État ne saurait subordonner l’accès à un établissement scolaire à une condition qui entre en conflit avec d’autres droits protégés par la Convention, en l’espèce le droit au respect de l’intégrité physique et l’interdiction de traitements inhumains et dégradants ainsi que le droit des parents à ce que leurs enfants soient éduqués conformément à leurs convictions.

Plus récemment, au regard de ce même article 3, la Cour a eu plusieurs fois l’occasion de se prononcer sur des actes de violences physiques au sein de la famille. Ainsi, dans les arrêts A. c. Royaume-Uni du 23 septembre 1998, Z. et autres c. Royaume-Uni du 10 mai 2001 ou encore E. et autres c. Royaume-Uni du 26 novembre 2002, la Cour va rappeler l’obligation positive qui pèse sur l’État de prendre les mesures pour que les enfants ne soient pas soumis à des traitements inhumains et dégradants, même administrés par des particuliers — il s’agissait ici du beau-père. « Les enfants et autres personnes vulnérables, en particulier, ont droit à la protection de l’État sous la forme d’une prévention efficace, les mettant à l’abri de formes aussi graves d’atteinte à l’intégrité physique de la personne » . Au-delà de la sanction pénale, la Cour exige donc que les États mettent en place des mesures raisonnables pour empêcher les mauvais traitements. Dans le premier cas, où il s’agissait d’un enfant de neuf ans qui avait été battu avec un bâton à plusieurs reprises, c’est la loi qui n’assure pas une telle protection et elle doit être modifiée .

Dans les autres cas, c’est le système qui a failli à son devoir de protéger les enfants ou, à tout le moins, de minimiser les risques : les autorités et plus particulièrement les services sociaux savaient ou auraient dû savoir que les enfants étaient face à un danger réel .

Destinée à renforcer l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, la Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants du 26 novembre 1987 fournit un outil préventif non judiciaire pour protéger les personnes privées de liberté. Le comité (CPT) qui effectue des visites dans les lieux de détention considère que les adolescents privés de liberté sont plus vulnérables que les adultes et qu’une vigilance particulière est requise pour s’assurer que leur bien-être physique et mental soit protégé de façon adéquate. A cet effet, le CPT a élaboré des normes spécifiquement consacrées aux adolescents privés de liberté et a identifié un certain nombre de sauvegardes contre des mauvais traitements dont ils peuvent faire l’objet. Le comité estime que « dans l’intérêt de la prévention des mauvais traitements, toutes les formes de châtiment corporel doivent être formellement interdites et évitées dans la pratique. Les mineurs qui se conduisent mal devraient être traités uniquement selon les procédures disciplinaires prescrites » .

Au regard de l’article 8 de la Convention qui garantit le droit au respect de la vie privée et familiale, la Cour a rejeté une requête déposée par des personnes associées à un groupe d’écoles privées chrétiennes du Royaume-Uni qui soutenaient que la mise en œuvre de l’interdiction des châtiments corporels dans les écoles privées violait le droit des parents au respect de leur vie familiale et de leur liberté de religion . Inversement, il faut rappeler que les enfants ont également droit au respect de leur vie privée. Ainsi, dans l’arrêt Costello-Roberts c. Royaume-Uni du 25 mars 1993, la Cour a indiqué que l’article 8 pouvait être considéré comme permettant, par rapport aux mesures disciplinaires, une protection qui va au-delà de celle garantie par l’article 3 .

Si la Convention européenne des droits de l’homme s’attache aux droits civils et politiques (les droits-libertés), la Charte sociale européenne du 18 octobre 1961 et la Charte sociale révisée du 3 mai 1996 s’attachent aux droits économiques et sociaux (les droits-égalité), traduisant ainsi l’interdépendance et l’indivisibilité des droits fondamentaux. L’article 7 § 10 contient le droit général des enfants et des jeunes à la protection tandis que l’article 17 de la Charte, qui est un texte essentiel, dispose que les enfants et les adolescents ont droit également à une protection appropriée qui engage les États à prendre toutes les mesures de protection contre la négligence, la violence ou l’exploitation. Le mécanisme de contrôle de la Charte est assuré par le Comité des droits sociaux qui examine des rapports sur la conformité des situations nationales avec les droits garantis par la Charte et, dans certaines conditions, reçoit des réclamations collectives. M. Matti Mikkola qui est membre de ce Comité nous parlera certainement de ses recommandations ainsi que de ses décisions. Depuis un certain temps déjà, le Comité nous rappelle qu’il ne peut être accepté qu’une société qui interdit la violence entre les adultes tolère que ceux-ci l’infligent aux enfants. Je pointe aussi la décision Organisation mondiale contre la torture (OMCT) c. Belgique du 7 décembre 2004 qui interprète cet article 17 comme demandant une interdiction de toute forme de violence contre les enfants, quel qu’en soit l’auteur.

Enfin, au sein de l’Union européenne, la Charte des droits fondamentaux de l’Union proclamée solennellement à Nice le 7 décembre 2000 contient également des dispositions qui nous concernent. Dans le chapitre consacré à la dignité, la Charte affirme le droit de toute personne à l’intégrité physique et mentale (art. 3) ainsi que l’interdiction de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (art. 4). Dans le chapitre consacré à l’égalité, l’article 24 concerne les droits de l’enfant et dispose que « [l]es enfants ont droit à la protection et aux soins nécessaires à leur bien-être ». Par ailleurs, « [d]ans tous les actes relatifs aux enfants, qu’ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ».

Quelle que soit leur importance, les textes internationaux procèdent toujours d’une logique de consensus : des conceptions différentes s’accordent sur un texte commun qui constitue le seuil minimum. Rien n’interdit aux États d’aller plus loin, au contraire. L’article 53 de la Convention européenne des droits de l’homme le prévoit d’ailleurs expressément. Il ne faut pas l’oublier : les droits fondamentaux, les droits de l’enfant, sont toujours à construire, d’abord et surtout au plan national. Ceci m’amène tout naturellement à mon deuxième point cardinal : les États.

II. Le rôle des États

A la lumière des instruments internationaux que je viens d’évoquer et notamment aussi, sur le plan politique, la Recommandation 1666(2004) de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe appelant à agir pour faire de l’Europe une zone sans châtiments corporels, le rôle des États est clair : abolir toutes les formes de punitions ou de corrections violentes contre les enfants, physiques ou morales, de la plus légère à la plus grave, dans tous les lieux de vie des enfants, infligées à des fins éducatives, disciplinaires ou autres. La formulation de l’interdiction doit être suffisamment explicite pour permettre, notamment aux cours et tribunaux, d’y voir une obligation claire et précise . Enfin, l’interdiction doit être assortie de sanctions pénales ou civiles adéquates (dissuasives, proportionnées) et celles-ci doivent être effectivement appliquées.

Le nombre des États membres du Conseil de l’Europe qui se sont engagés dans cette voie ou qui vont le faire incessamment a récemment augmenté de manière importante. Il atteint déjà le tiers et il faut s’en réjouir.

Toutefois, malgré cette évolution positive, il reste des zones d’ombre. Dans trop d’États, les corrections et les châtiments corporels sont encore légalement et surtout socialement acceptés au sein de la famille dans un souci « éducatif ». Les recherches empiriques montrent que les enfants humiliés et battus (y compris les bébés) par leurs parents restent une réalité. Dans certains États, les punitions corporelles sont encore tolérées à l’école au nom de la discipline. Je pense qu’une attention particulière devrait être accordée à l’école car de nombreux États sont confrontés aujourd’hui à la violence scolaire qui est une réelle source de préoccupation. L’école est un lieu de socialisation par excellence mais qui peut aussi, lorsque la violence y règne, devenir un lieu de désocialisation . Or, nous le savons tous, la violence entraîne la violence. Qu’en est-il dans le domaine de la justice pénale ? Les rapports du CPT sont parfois préoccupants. Enfin, de manière générale, la mise en œuvre de l’interdiction des châtiments violents n’est pas encore assurée partout de manière effective.

III. Les priorités pour l’action

Elles découlent tout simplement de ce que je viens d’évoquer mais revêtent une réelle urgence. D’un côté, renforcer l’objectif qui est d’interdire en droit toute forme de violence punitive contre les enfants et construire ce que l’on pourrait appeler un mouvement irrésistible vers l’abolition. C’est un impératif pour les droits de l’enfant en Europe. D’un autre côté, tenter d’éliminer les zones d’ombre. De part et d’autre, il me semble essentiel de comprendre les raisons des résistances — et donc des difficultés — que les États rencontrent dans la mise en œuvre de leur obligation d’empêcher les peines et traitements inhumains et dégradants infligés aux enfants.

Concrètement, un ensemble de mesures peuvent dès à présent être envisagées et discutées.

• Élaborer les programmes de prévention nécessaires et y consacrer l’essentiel des ressources

• Adopter les dispositions légales et juridiques nécessaires, en évaluant les avantages et les limites de la voie civile ou de la voie pénale

• Garantir des formes renforcées de protection pour les enfants les plus vulnérables comme les handicapés et les enfants étrangers et migrants

• Assurer en toute hypothèse la mise en œuvre effective des textes et des lois et en suivre l’application

• Former et informer ceux qui en assument la charge (procureurs, juges, services sociaux) et

• Utiliser et renforcer les mécanismes internationaux de protection des enfants comme par exemple ouvrir le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies aux communications individuelles ou augmenter les ratifications à la Charte sociale européenne révisée de 1996 pour permettre les réclamations collectives. •

IV. Les défis

« On ne change pas la société par décret » . Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, les questions premières ne sont pas juridiques. Elles sont avant tout sociales, économiques et culturelles.

Il faut tout d’abord agir sur les causes de la violence. L’étude de M. Pinheiro, expert indépendant des Nations Unies sur la violence contre les enfants, nous éclairera certainement sur le diagnostic qui doit permettre d’agir. Il est essentiel à mes yeux de resituer la question de la violence punitive dans son contexte qui est aussi celui d’autres violences.

Il faut, ensuite, s’adresser à tous les acteurs impliqués.

• Les parents doivent êtres renforcés dans l’exercice difficile de leur parenté afin qu’ils puissent mobiliser en eux d’autres ressources que celle de la violence et apprendre à éduquer sans violence

• Les éducateurs et les professionnels qui sont confrontés quotidiennement à des situations difficiles doivent être formés et aidés — reconnus aussi — dans leurs fonctions

• Les médias aussi jouent un rôle car ils peuvent et doivent contribuer à faire de l’interdiction de la violence contre les enfants un message dominant. Les médias sont une caisse de résonance sociale et ils doivent l’utiliser pour créer une culture de respect

• Les enfants aussi doivent être impliqués dans cet engagement.

Nous voulons une société non violente avec et pour les enfants. Un rêve, une utopie ? Peut-être mais alors permettez-moi de conclure par cette phrase de Gandhi qui doit nous encourager. « D’abord, ils vous ignorent. Ensuite, ils rient de vous. Puis ils vous combattent. Mais, finalement, c’est vous qui gagnez ».