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<"Points
de vue"
<2010
Obliger
les femmes à porter la burqa est condamnable où que ce soit mais le leur
interdire chez nous serait une erreur
[08/03/10]
L’interdiction de la burqa et du niqab ne libérerait pas les femmes
opprimées mais pourrait, au contraire, aggraver leur exclusion dans les
sociétés européennes. L’interdiction générale du voile intégral serait
une mesure bien mal inspirée, portant atteinte à la vie privée. Toute
loi d’interdiction pourrait aussi – selon sa formulation précise – poser
de sérieux problèmes de compatibilité avec la Convention européenne des
droits de l’homme. Deux
des droits garantis par la Convention sont en jeu : le droit au respect
de la vie privée (article 8) et de l’identité personnelle, et le droit
de manifester sa religion ou sa conviction « par le culte,
l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites »
(article 9).
Les deux articles spécifient que
les droits qu’ils garantissent ne peuvent faire l’objet d’autres
restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent notamment
des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité
publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale
publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui.
Les partisans de l’interdiction
générale de la burqa et du niqab n’ont pas réussi à démontrer que ces
vêtements portaient atteinte d’une manière ou d’une autre à la
démocratie et à la sécurité, à l’ordre ou à la morale publics. Leurs
thèses sont d’autant moins convaincantes que le nombre de femmes qui
portent ces tenues est très faible.
Impossible aussi de prouver que,
globalement, ces femmes sont davantage que d’autres victimes d’une
répression tenant à leur condition de femme. Celles qui ont été
interviewées par les médias ont expliqué leur choix vestimentaire par
divers arguments d’ordre religieux, politique et personnel. Bien sûr,
certaines sont peut-être soumises à des pressions mais rien ne permet de
penser avec certitude qu’elles seraient favorables à l’interdiction.
Il ne fait pas de doute que le
statut de la femme dans certains groupes religieux est un problème grave
qu’il ne faut pas éluder. Toutefois, ce n’est pas en interdisant les
vêtements, qui ne sont qu’un symptôme, qu’on y parviendra, d’autant plus
que ceux-ci ne sont pas toujours l’expression de convictions religieuses
mais d’une identité culturelle plus large.
A juste raison, nous réagissons
fortement contre les régimes qui imposent aux femmes le port du voile
intégral. C’est une mesure foncièrement répressive et inacceptable, mais
on ne la combattra pas en interdisant cette tenue dans d’autres pays.
Pour aborder le problème
sérieusement, il faut évaluer les véritables conséquences des
décisions prises dans ce domaine. Par exemple, la proposition
d’interdire la présence de femmes intégralement voilées dans des
établissements publics tels que des hôpitaux ou des administrations peut
avoir pour seul résultat de dissuader ces femmes de s’y rendre.
Il est regrettable que, dans
plusieurs pays européens, le débat public ait été exclusivement centré
sur le caractère musulman du vêtement, ce qui a donné
l’impression qu’une religion particulière était visée. On a en outre
entendu un certain nombre d’arguments clairement islamophobes qui, c’est
sûr, ont empêché d’établir des ponts et n’ont pas favorisé le dialogue.
Le fait est que le port de
vêtements dissimulant tout le corps est devenu un moyen de protester
contre l’intolérance dans nos sociétés. Le débat maladroit sur
l’interdiction a créé un clivage.
De manière générale, par principe,
l’Etat devrait éviter de légiférer sur la façon dont les gens
s’habillent. Il est néanmoins légitime d’instaurer une réglementation
pour les représentants de l’Etat, tels que les policiers et les juges,
et de leur interdire de porter des vêtements ou d’afficher des symboles
indiquant une appartenance religieuse – ou politique. De même, le visage
des fonctionnaires en contact avec le public ne doit pas être couvert.
Voilà où devrait être la limite.
Dans le même esprit, la
Cour européenne des droits de l’homme vient de rendre un arrêt dans une
affaire relative à la condamnation pénale d’hommes qui avaient porté un
turban et une tenue vestimentaire religieuse dans un lieu public. La
Cour a jugé que cette condamnation constituait une violation du droit à
la liberté de conscience et de religion et que l’ingérence n’était pas
« nécessaire dans une société démocratique »1.
Par ailleurs, dans certaines
situations, l’intérêt général exige que les gens montrent leur
visage pour des raisons de sécurité ou à des fins d’identification. Cela
ne prête pas à controverse. Dans les faits, aucun problème grave de cet
ordre n’a été signalé en ce qui concerne les quelques femmes qui portent
la burqa ou le niqab.
Un problème connexe a fait débat en
Suède. L’allocation chômage d’un sans-emploi de confession musulmane a
été supprimée parce qu’il avait refusé, en invoquant des motifs
religieux, de serrer la main d’une femme qui l’avait reçu pour un
entretien d’embauche.
Un tribunal, auquel le Médiateur
pour l’égalité avait transmis ses conclusions, a estimé que la décision
de l’agence pour l’emploi était discriminatoire et que l’homme devait
être indemnisé. Bien que conforme aux normes des droits de l’homme,
cette décision a fait polémique dans l’opinion publique.
Des problèmes de ce type
surviendront probablement de nouveau dans les prochaines années.
Globalement, il est sain qu’ils donnent lieu à des discussions à
condition que l’islamophobie n’y ait pas sa place. Il faudrait en outre
élargir le débat à des aspects cruciaux comme les moyens de promouvoir
la compréhension entre personnes de coutumes, de cultures et de
religions différentes. La diversité et le multiculturalisme sont – et
doivent rester – des valeurs européennes essentielles.
La question du respect peut,
à son tour, nécessiter d’autres discussions. Dans le débat sur les
caricatures danoises déclenché en 2005, on a entendu à de nombreuses
reprises que le respect des croyants s’opposait à la protection de la
liberté d’expression garantie par l’article 10 de la Convention
européenne des droits de l’homme.
La Cour de Strasbourg a analysé
cette alternative dans la fameuse affaire Otto-Preminger-Institut c.
Autriche : « Ceux qui choisissent d’exercer la liberté de manifester
leur religion [...] ne peuvent raisonnablement s’attendre à le faire à
l’abri de toute critique. Ils doivent tolérer et accepter le rejet par
autrui de leurs croyances religieuses et même la propagation par autrui
de doctrines hostiles à leur foi ».
Dans le même arrêt, la Cour indique
qu’il faut aussi prendre en compte le risque que le respect des
sentiments religieux des croyants soit violé par des représentations
provocatrices d’objets de vénération religieuse et que « de telles
représentations peuvent passer pour une violation malveillante de
l’esprit de tolérance, qui doit aussi caractériser une société
démocratique ».
En d’autres mots, il n’y a pas de tolérance sans réciprocité.
Politiquement, tout l’enjeu est de
promouvoir la diversité et le respect des croyances d’autrui tout en
protégeant la liberté d’expression. Si le port du voile intégral est
considéré comme l’expression d’une opinion particulière, les droits en
jeu sont similaires ou identiques bien que l’on envisage la question
sous un autre angle.
A mon avis, l’interdiction
de la burqa et du niqab serait une aussi mauvaise chose que l’aurait été
la condamnation des caricaturistes danois. Elle ne correspondrait pas
aux valeurs européennes. Employons-nous plutôt à promouvoir le dialogue
multiculturel et le respect des droits de l’homme.
Thomas Hammarberg
Notes :
1. Arrêt Ahmet Arslan et autres c. Turquie
du 23 février 2010. (retour)
Ce «point de vue» peut être republié dans la presse ou sur
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sur le site du Commissaire, sur
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