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< "Points
de vue"
< 2008
« En période de crise économique, il est plus que jamais essentiel
de garantir la protection des droits sociaux »
[17/11/08]
Une part considérable de l’argent du contribuable a été injectée dans le système bancaire afin
d’empêcher un effondrement financier mondial. Les citoyens ordinaires se
voient contraints de payer pour les pratiques irresponsables de
quelques-uns. Qui plus est, certains signes donnent déjà à penser que ce
sont les moins riches qui pâtiront le plus de la récession mondiale
actuelle.
L’accroissement du chômage grèvera encore davantage le
budget des Etats et l’aide sociale se réduira alors que les besoins
augmenteront inévitablement. Une telle situation engendrera probablement
des tensions et peut-être même des troubles sociaux. La xénophobie et
d’autres manifestations d’intolérance risquent de se développer et de
prendre pour cible les minorités et les immigrés. Il se pourrait que les
extrémistes cherchent à exploiter et à provoquer ces tendances.
C’est là un défi considérable que doivent relever les gouvernements aujourd’hui
et qui exige une grande sagesse dans la conduite des affaires publiques.
De toute évidence, aucun pays ne peut régler seul ces problèmes majeurs.
La coopération multilatérale est une nécessité et les institutions
interétatiques doivent dépasser les intérêts nationaux étroits et faire
preuve de détermination politique et de solidarité. L’établissement de
règles pour assurer la régulation des marchés financiers constitue une
première étape nécessaire mais non suffisante en soi. Il faut également
élaborer des programmes concrets visant à promouvoir la cohésion sociale
et à empêcher que les normes déjà établies en matière de droits de
l’homme soient vidées d’une bonne partie de leur substance.
Ces normes englobent les droits sociaux et économiques, dont plusieurs sont
énumérés dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948.
L’une des sources d’inspiration est l’ancien président des Etats-Unis,
Franklin D. Roosevelt, qui a dû faire face aux séquelles de la crise
financière à la fin des années 1920. La « liberté de vivre à l’abri du
besoin » est l’une des quatre libertés qu’il a définies dans son
discours sur l’Etat de l’Union en janvier 1941. Non seulement les êtres
humains doivent pouvoir exprimer leur opinion et pratiquer leur religion
librement mais ils doivent aussi être protégés de la répression et de la
misère sociale.
La Déclaration universelle des droits de l'homme énonce que les droits de
l’homme comprennent le droit à la sécurité sociale, le droit à un niveau
de vie décent, le droit à des moyens de subsistance, le droit à
l’éducation, le droit au logement, le droit à la santé, le droit au
travail et le droit au repos et aux loisirs.
Ces droits ont été, depuis lors, juridiquement reconnus dans les Traités des Nations Unies et du Conseil de l'Europe (par
exemple, la Charte sociale européenne de 1961, révisée en 1996). Ces
droits sont, en outre, consacrés par les conventions fondamentales de
l’Organisation internationale du travail (OIT). Ils couvrent, par
exemple, les droits syndicaux, la protection contre le travail forcé et
la réglementation destinée à combattre l’exploitation du travail des
enfants.
Alors que les droits sociaux et économiques peuvent être considérés comme une partie
intégrante du droit international en matière de droits de l'homme, ils
ne sont toujours pas pleinement reconnus, dans certains pays européens,
comme des droits opposables. C’est manifestement l’une des raisons pour
lesquelles ces droits n’ont pas été intégrés à l’époque dans la
Convention européenne des droits de l'homme de 1950 mais codifiés plus
tard seulement, dans le texte distinct de la Charte sociale. Certains
Etats tardent, du reste, à ratifier la Charte sociale révisée1.
Ces hésitations ont peut-être bien un arrière-fond idéologique. D’aucuns estiment qu’il
n’incombe pas à l’Etat d’assumer la pleine responsabilité de garantir à
tous les citoyens la possibilité de recevoir une éducation, de
bénéficier de soins de santé et d’avoir un niveau de vie décent.
Certains considèrent ces droits comme de simples aspirations politiques.
Toutefois, le fait que la mise en œuvre des droits sociaux et économiques peut être sujette à controverses
ne justifie pas que l’on tienne ces droits pour moins importants ou
radicalement différents des autres droits.
En fait, ils mettent en jeu certaines questions d’actualité parmi les plus
importantes inscrites au nombre des préoccupations politiques
aujourd’hui : le droit à un emploi et à des conditions de travail
satisfaisantes, le droit d’aller à l’école et de recevoir une bonne
éducation, le droit à une protection et à une assistance dans les
situations de crise.
Ils ont été affirmés dans les traités internationaux et ne doivent pas être
considérés comme les « parents pauvres » des droits civils et
politiques. Tous les droits de l’homme sont connexes, interdépendants et
indivisibles et ne peuvent donc pas être hiérarchisés.
Certains gouvernements admettent en principe cette conception mais déclarent
qu’ils n’ont tout simplement pas les moyens de s’acquitter de ces
obligations. Que peut-on leur répondre ?
Certes, l’application de la plupart des droits de l'homme a un coût. Il est vrai
que certains droits sociaux et économiques ont tendance à être
particulièrement onéreux, comme le droit de tout un chacun à l’éducation
ou à la santé. Les normes communément admises permettent une mise en
œuvre progressive des droits ; toute autre démarche ne serait
guère réaliste. Toutefois, l’emploi graduel des ressources disponibles
implique que des efforts sont résolument déployés pour s’orienter dans
la bonne direction. Les gouvernements devraient établir des droits de
base ou des normes minimales satisfaisantes et, en même temps,
s’efforcer d’assurer leur pleine application dès que possible. Ils ne
peuvent pas repousser indéfiniment l’inscription de ces normes dans les
faits.
Dans cette optique, il est particulièrement important de définir des indicateurs
socio‑économiques. De tels critères ont été élaborés dans certains
domaines, par exemple par l’Unicef, s’agissant des droits de l’enfant,
et par l’OMS, s’agissant des soins de santé, et pourraient être définis
dans d’autres domaines également.
Si nous n’appliquons pas
les droits économiques et sociaux, un très grand nombre de personnes
pauvres resteront en marge de notre société, les droits civils et
politiques seront alors dépourvus de sens. La notion de dignité humaine
est ici essentielle et constitue un trait d’union entre les droits
civils et politiques, d’une part, et les droits sociaux et économiques,
d’autre part. Par exemple, la Cour européenne des droits de l'homme a
estimé que des prestations sociales ou une pension d’un montant tout à
fait insuffisant pouvaient, en principe, poser problème aux termes de
l’article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme qui
interdit les traitements inhumains ou dégradants2.
Les droits économiques et sociaux n’ont pas été définis en dehors de tout contexte ; ils se
fondent sur l’expérience des crises passées et sur la conscience du fait
que si l’on bafoue la justice sociale, on le paie toujours très cher.
Ils peuvent aussi constituer des principes directeurs extrêmement utiles
pour les décideurs politiques à une époque où il faut faire des choix
difficiles.
Nous sommes actuellement confrontés à une telle situation et c’est pourquoi je voudrais souligner
les propos du Directeur général de l’OIT qui a déclaré récemment : « nous
avons besoin d’une action rapide et coordonnée des gouvernements pour
éviter une crise sociale qui risque d’être sévère, durable et mondiale »3.
Cela nécessite un important programme pour la protection des droits
économiques et sociaux.
Thomas Hammarberg
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Notes:
1.
Au 11 novembre 2008, la Croatie,
« l'ex-République yougoslave de Macédoine », le Liechtenstein et la
Suisse n’ont toujours pas signé la Charte sociale révisée. L’Allemagne,
l’Autriche, l’Espagne, la Fédération de Russie, le Danemark, la Grèce,
la Hongrie, l’Islande, la Lettonie, le Luxembourg, Monaco, le
Monténégro, la Pologne, la République slovaque, la République tchèque,
le Royaume-Uni, Saint-Marin et la Serbie ont signé mais n’ont pas
ratifié la Charte révisée. (retour)
2.
Larioshina c. Russie, requête n° 56869/00, décision du 23 avril 2002 relative à la recevabilité. Bien
qu’en l’espèce, la requête ait été déclarée irrecevable. Voir également
le procès en instance de Antonina Dmitriyevna Budina contre Russie
(45603/05) du 21 novembre 2005.
(retour)
3. 20 octobre 2008, référence
ILO/08/45 (retour)
Ce « point de vue » peut être republié dans la presse ou sur Internet sans
notre accord préalable, sous réserve que le texte ne soit pas modifié et
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sur le site du Commissaire, sur
www.commissioner.coe.int
».
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