Réunion informelle des Ministres de la culture: «Le nouveau rôle et les nouvelles responsabilités des ministres de la culture pour initier le dialogue interculturel» - Strasbourg, les 17 et 18 février 2003 

Introduction par Evangelos Venizelos, Ministre de la Culture de la Grèce

Il est manifeste que la mondialisation, envisagée comme la situation qui caractérise notre époque, se compose de tout un faisceau de phénomènes particuliers qui méritent d’être brièvement recensés :

La dimension économique de la mondialisation semble être constituée par l’étendue, l’accroissement et la rapidité des échanges internationaux, sous la forme du commerce international, du mouvement international des capitaux, de la dispersion géographique des différentes phases de la production, de la libre prestation, grosso modo, des services et de la liberté de déplacement des personnes.

La dimension politico-militaire de la mondialisation, depuis l’effondrement du socialisme vrai, semble se caractériser par la concentration de la puissance politique et militaire dans les mains des États-Unis d’Amérique, par l’embarras, l’incertitude et la circonspection d’autres acteurs de la scène internationale tels que l’Union européenne, la Chine et la Russie, par la crise de crédibilité et d’efficacité de l’Organisation des Nations unies, par l’apparition et l’acceptation de nouveaux mécanismes et de nouvelles bases de justification des interventions, par l’émergence d’États situés en dehors des limites de la légalité internationale (l’Irak, l’Afghanistan sous le régime des Taliban, la Yougoslavie sous celui de Milosevic, la Corée du Nord, etc.).

La dimension géopolitique et idéologique de la mondialisation recoupe en grande part l’adoption de la théorie du choc des civilisations – dogme géopolitique qui met en place des limites et donc des fronts entre pays et entre régions du monde en vertu de différences dites culturelles, mais qui sont au fond d’ordre religieux. Cela ne concerne pas seulement la relation entre monde chrétien et monde musulman, mais aussi des distinctions non moins graves et profondes, de nature historique, au sein du continent européen, entre Église orientale et Église occidentale ou entre catholicisme et protestantisme.

Inutile de signaler que cette théorie ne nie pas, et ne sous-estime, l’existence de diverses identités culturelles (dont elle tient la religion en tant que dogme, mais aussi comme tradition sociale et mentalité, pour un élément de base). Simplement, elle pense que ces mondes culturels différents doivent être clairement délimités. De ce point de vue, d’ailleurs, la théorie du choc des civilisations n’exprime que respect envers l’altérité, dans la mesure où elle déclare avoir pour but la séparation et la délimitation, et non pas la dévalorisation des cultures non occidentales.

Enfin, la dimension technologique et communicationnelle de l’ère de la mondialisation s’identifie, dans le monde occidental, avec la constitution du modèle postindustriel de développement et avec ladite société de l’information. L’utilisation d’Internet, la concentration et le traitement des informations de tout genre sont devenus, à n’en pas douter, le domaine principal de cette nouvelle société.

Or, cette situation, dans son ensemble, ne touche nullement aux problèmes fondamentaux et actuels de survie qui frappent de vastes régions du globe :
Le spectre de la faim et de la mortalité infantile continue de régner, et la question majeure de la dette publique des pays du tiers monde reste la principale entrave posée à leur développement et à un aplanissement, si modeste soit-il, des inégalités entre nations en matière de partage des richesses.
D’un autre côté, dans les sociétés occidentales, en dépit de la mondialisation, le rôle de l’économie nationale et du marché national demeure tout à fait crucial, puisque, malgré l’accroissement du volume des échanges internationaux et malgré la dispersion géographique des phases successives de la production, le destinataire essentiel de la plupart des produits et de la plupart des services reste encore le marché national.

2. Si cette description est tant soit peu exacte, ce qui caractérise alors ladite époque postindustrielle par rapport aux périodes précédentes et notamment la longue ère industrielle, ce n’est pas tant la dimension économique et politico-militaire que la dimension idéologique et, en fin de compte, culturelle du phénomène de la mondialisation.

En effet, au début du XXe siècle, le volume des échanges internationaux était considérable, et les retombées de l’introduction du télégraphe, de la radio et de la télévision ne furent pas moins spectaculaires en leur temps que celles de l’usage généralisé d’Internet et de la conjonction des nouvelles données de l’informatique et des télécommunications.

3. La mondialisation prend ainsi l’aspect de l’uniformité culturelle, l’aspect d’une conception esthétique unique, d’un goût simplifié et généralement admis qui ne respecte pas les particularités régionales, nationales et locales, c’est-à-dire la diversité culturelle à tous les niveaux imaginables. Cela ne concerne pas, naturellement, le patrimoine culturel ou les traditions locales, mais les grandes industries culturelles et les comportements du public, notamment des jeunes, quant aux formes de loisir et d’exploitation du temps libre.

Bien que nul ne l’évoque officiellement, l’uniformité culturelle prospère au niveau où ce que l’on appelle «culture» approche les groupes humains les plus larges possibles, j‘entends au niveau de la télévision et des grandes industries de la culture.

L’industrie audiovisuelle (comme système de production et comme système de diffusion), le disque et d’une manière générale l’industrie du loisir et du temps libre, et même les publications, comme sélection d’œuvres à traduire et comme diffusion unique, sont les terrains privilégiés où fleurit l’uniformité culturelle.

D’aucuns la font valoir comme une possibilité de communication entre, notamment, les jeunes de quasiment toute la planète, tandis que d’autres la conçoivent comme une menace directe et présente contre l’identité culturelle nationale et locale, et finalement, contre la diversité culturelle.

4. Le fait est que, répétons-le, peu d’éléments parmi ceux qui composent le phénomène de la diversité culturelle sont nés avec l’époque postindustrielle et sont dus aux nouvelles possibilités technologiques de la société de l’information :

Les grands courants musicaux internationaux chez les jeunes, le modèle simplifié des séries télévisées, la technique du cinéma américain, etc., se sont épanouis bien avant, et principalement pendant la longue période de l’époque industrielle tardive, qui fut en même temps celle de la télévision.

Inversement, Internet, avec la culture qui lui est propre, au-delà du règne de l’anglais, laisse des marges remarquables de promotion, d’expression et de quête d’infinies variétés et opinions sur le plan personnel, collectif, local, national et régional.
En tout cas, «uniformité» et «diversité» coexistent et se heurtent de manière tout à fait ouverte sur les terrains d’Internet et de la société de l’information.

5. L’uniformité culturelle se manifeste en principe comme uniformité linguistique, par le biais du règne de l’anglais ; mais assurément, les deux phénomènes ne sont pas identiques. La langue est le corps même de la culture. La langue est le fonds de la mémoire et de la conscience collectives, et donc le monument suprême de toute tradition et de tout patrimoine culturels.

Pourtant, il y a toujours possibilité, pour de nombreux éléments d’une tradition et d’une identité culturelles, de franchir la barrière de la langue et d’entrer en contact avec un public qui n’utilise pas le même outil linguistique. Les doublages, les sous-titrages, les traductions, le matériel visuel, la danse, la musique, l’environnement naturel, les monuments archéologiques et architecturaux ne sont, de ce point de vue, que quelques exemples.

6. Il est donc évident, à mon sens, que l’uniformité culturelle est une situation qui se crée au sein de l’évolution des choses et du fonctionnement du marché.

Inversement, la diversité culturelle est un choix et une nécessité qui dictent le lancement d’initiatives et d’actions culturelles sur le plan local, national, régional et international.

Il serait toutefois erroné de concevoir la nécessité de protéger la diversité culturelle simplement comme une politique de caractère défensif et protectionniste.

Il apparaît clairement que la protection du patrimoine culturel et l’aide à la création culturelle contemporaine imposent que soient constitués et mis en fonction des mécanismes d’aide étatique, car à lui seul, le marché culturel n’est pas en mesure de garantir l’indispensable polyphonie ni les nécessaires enclaves de qualité.

Mais parallèlement à ces mécanismes appelés à soutenir la diversité culturelle par rapport au fonctionnement du marché sur le plan local, national, régional et international, sont toujours à l’œuvre une énorme industrie du loisir et du spectacle, une gigantesque industrie audiovisuelle, discographique et éditoriale, et naturellement, un immense marché de services dans les domaines du tourisme et du temps libre.

Quelles que soient, donc, les «exceptions culturelles», il est d’une importance capitale de suivre la manière dont s’élaborent les goûts et les préférences sur le vaste terrain du marché culturel et de l’industrie culturelle.

Faute de quoi, il aura beau se créer des enclaves de qualité, des possibilités d’expression linguistique et culturelle pour certains groupes, cela ne sera pas le courant principal qui s’élabore à travers la télévision, le cinéma, le disque, les éditions et la mise en valeur – touristique surtout – des grands monuments du patrimoine culturel.

C’est particulièrement visible dans l’espace de l’Union européenne, où l’«exception culturelle» n’a pu endiguer la présence des produits audiovisuels, discographiques et littéraires américains.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas et qu’il n’y aura pas de cinéma, de discographie, de production littéraire nationaux ou européens. Mais le goût et les préférences se façonnent d’une manière complexe, surtout à travers les habitudes, et donc à travers la multitude d’offres au cinéma, dans la musique, les modes de divertissement ou les stéréotypes littéraires.

Par ailleurs, l’Union européenne elle-même adopte une attitude protectionniste par rapport à son propre espace culturel, mais elle cherche souvent à devenir interventionniste et expansionniste pour ce qui est de ses propres produits culturels dans l’espace culturel d’autres pays, notamment ceux du tiers monde.

Dans le même temps, alors que l’Union européenne veut être le principal interlocuteur des États-Unis au sein de l’Organisation mondiale du commerce pour défendre l’exception culturelle, elle s’avère incapable de constituer un cadre satisfaisant pour la politique culturelle européenne du point de vue de la base juridique, des procédures institutionnelles et, naturellement, du financement.
Il n’est pas jusqu’à l’article 151 du traité sur l’Union européenne actuellement en vigueur, pourtant considéré comme insuffisant, qui ne tende à perdre de sa force au lieu d’être transposé tel quel dans la future Constitution européenne. Les dispositions les plus vulnérables sont l’article 3, sur les coopérations extérieures ou plutôt internationales, et l’article 4, sur la «dimension horizontale», c’est-à-dire la prise en compte de la dimension culturelle lors de l’exercice d’autres politiques ou actions de l’Union européenne dans des secteurs tels que le tourisme ou l’industrie.

7. Les considérations qui précèdent m’amènent à présent à faire une distinction entre diversité culturelle «interne» et diversité culturelle «externe».

La diversité culturelle interne concerne le respect des droits culturels, la tolérance, le libéralisme politique et culturel et la faculté d’acceptation de l’altérité. Tout cela doit être considéré comme des données obligatoires pour les pays qui ont signé la Convention européenne des droits de l’homme et acceptent les valeurs et les traditions constitutionnelles européennes.
De ce point de vue, la diversité culturelle concerne non seulement des éléments nationaux, religieux ou linguistiques, mais aussi des éléments liés au statut social, c’est-à-dire aux différences sociales et économiques à l’intérieur d’un pays.

La règle de la diversité culturelle au sein de chaque État fonctionne donc comme un mécanisme d’incorporation et garantit la cohésion sociale. Elle concerne d’ailleurs la possibilité d’expression, c’est-à-dire l’élément le plus vital, peut-être, de la personnalité humaine.

Les différences sociales se manifestent comme culturelles, mais aussi, à partir d’un certain point, comme anthropologiques. La préservation de la cohésion de chaque société par le biais des principes de la diversité culturelle est donc une question politique cruciale.

8. Dans sa dimension externe, la diversité culturelle s’identifie manifestement avec le principe de l’équivalence culturelle. Non pas à admettre que toutes les cultures ont la même durée, la même importance ou la même contribution au fonds culturel mondial, mais au sens où toutes les cultures doivent pouvoir être admises, exister et se développer.

Telle est la base sur laquelle repose la nécessité d’une «Culture des Civilisations», comme le proclame le slogan de l’Olympiade Culturelle. En tant que culture de la tolérance, de la coopération et du dialogue, la «Culture des Civilisations» a pour ambition de frayer le passage du terrain des conflits culturels au terrain du consensus culturel, au terrain de la culture de la paix.

Cela n’est ni simple ni évident. La culture fonctionne très souvent comme terrain d’affrontement et d’hostilités à travers l’utilisation de l’histoire et les stéréotypes nationaux. En ce sens, les différences ethniques, linguistiques, religieuses ou de mentalité se trouvent à l’origine de nombreux conflits armés. La conversion des éléments de différenciation culturelle en éléments de rapprochement, de coexistence, de respect mutuel et de paix exige un effort long et soutenu.

9. Dans ce cadre, le Conseil de l’Europe est réellement le forum approprié par excellence pour préserver les sensibilités mais aussi les réflexes de diversité culturelle sur le continent européen.

De par sa qualité d’organisme régional, le Conseil de l’Europe est en état de prendre en ce domaine des initiatives politiques capitales, car il dispose du puissant instrument qu’est la Convention européenne des droits de l’homme, qui garantit et impose le respect de la diversité culturelle à l’intérieur des États membres du Conseil de l’Europe.

Selon la même logique, les relations des États membres du Conseil entre eux reposent également sur l’obligation d’admettre et de respecter l’équivalence culturelle.

Parallèlement, le Conseil de l’Europe doit prendre des initiatives de collaboration avec l’organisme international compétent en la matière sur le plan mondial, à savoir l’Unesco. C’est dans le cadre de l’Unesco qu’a déjà été lancé le processus préparatoire d’un projet de convention pour la diversité culturelle, à l’instigation des pays membres du Réseau international pour la politique culturelle (RIPC).

Le but essentiel de cette convention est de mettre en place les conditions institutionnelles et économiques de la sauvegarde de la diversité culturelle sur marché international et dans la conjoncture actuelle de l’époque postindustrielle et numérique.

Dans ce cadre, les ministres de la culture ont à jouer, tant sur le plan institutionnel que par la force des choses, un rôle particulier de garant de la diversité culturelle, à travers la politique culturelle exercée au niveau national mais aussi au niveau des organisations régionales telles que l’Union européenne et le Conseil de l’Europe.

Mais cela suppose le lancement de vastes initiatives politiques qui traduiront officiellement les gouvernements des États membres, et non pas uniquement les bonnes intentions des ministres. Des initiatives qui seront converties en instruments juridiques, sous la forme de conventions et d’engagements internationaux. Je pense que cela mérite d’être tenté.