Réunion informelle des Ministres de la culture: «Le nouveau rôle et les nouvelles responsabilités des ministres de la culture pour initier le dialogue interculturel» - Strasbourg, les 17 et 18 février 2003 

Une interview du Conseil de l’Europe réunit les ministres grec et turc de la culture

Dépassant des siècles de contentieux historique, tordant le cou aux préjugés réciproques, la Grèce et la Turquie ont pris depuis quelques années, le chemin d’un rapprochement dans les domaines politique, économique et culturel, rapprochement qui peut servir d’exemple à de nombreux pays. Interview des ministres de la culture grec et turc, à l’occasio du colloque ministériel du Conseil de l’Europe sur le dialogue interculturel et la prévention des conflits

Question : Dans votre propre vie, quel a été le premier choc culturel, la première découverte de la différence culturelle?

Hüseyin Celik : Je viens d’un petit village d’Anatolie. Comme il n’y avait pas d’école dans mon village, j’ai dû quitter ma maison à l’âge de sept ans pour aller en pension loin des miens. C’est un choc de quitter son univers familier si jeune. Cela a été un changement douloureux pour l’enfant que j’étais. Mais, en échange, cela m’a ouvert d`autres horizons. Dans cette petite ville où je suis allé à l’école primaire, au collège, au lycée et enfin, à l’Ecole Normale, j’ai rencontré des gens différents dont je ne connaissais pas le mode de vie. J’ai beaucoup appris. Puis pour mes études supérieures, ce fut le départ pour les grandes villes : Istanbul d’abord, puis Londres. Autres chocs, autres découvertes. J’ai voyagé dans toute l’Europe. Cela m’a permis de connaître d’ autres cultures, des pays différents, mais aussi de percevoir les différentes facettes de mon propre pays.

Evangelos Venizelos : Je n’aime pas le mot choc. Je préfère d’autres termes comme coupure, changement et même, soyons positifs, opportunité. Moi, je suis né à Thessalonique, une ville de très ancienne tradition cosmopolite. Une ville grecque certes, mais avec une mémoire très profonde et très vivante de la communauté juive, restée peu nombreuse après la seconde guerre mondiale : Une ville aussi avec des relations privilégiées et très étroites avec Istanbul, Constantinople comme nous disons en Grèce. Une ville où cohabitaient sereinement dans le passé des gens de cultures, de religions et de modes de vie différents : grecs, turcs, juifs, arméniens, slaves. Cette coexistence pacifique a laissé des traces positives dans le système scolaire de Thessalonique. L’altérité, l’acception de l’autre y est une réalité depuis très longtemps. La présence de camarades de classe venant de la communauté juive a été un élément de pluralité culturelle durant toute mon enfance.

Question: Le rapprochement gréco-turc de ces dernières années, quels que soient les gouvernements, est la démonstration d’un dialogue interculturel réussi. Quels préjugés a- t-il fallu dépasser pour arriver à ce rapprochement ?

Hüseyin Celik : Nous avons un dénominateur commun : nous sommes avant tout des êtres humains. De plus, une donnée essentielle est le fait que le peuple grec et le peuple turc sont voisins. Dans l’histoire, dans le passé, nous avons été ennemis. Mais le passé est le passé. Aujourd’hui, nous devons vivre et bâtir ensemble un meilleur futur. Il faut, bien sûr, tirer des leçons de l’histoire, de notre passé. Mais surtout construire l’avenir. Parce que nous avons suffisamment souffert des guerres ethniques et religieuses. Il faut tout faire pour consolider ce rapprochement, cet acquis entre nos deux pays. Nous pouvons vivre ensemble en paix dans le même monde. Il y a suffisamment d’air, d’oxygène sur la planète pour les Turcs et les Grecs et pour les autres, suffisamment d’eau aussi. Nous n’avons pas besoin de nous bagarrer pour cela. Tout le monde peut en profiter. Evidemment, nous ne sommes pas aveugles sur nos divergences. Nous ne sommes pas tous faits du même bois. On ne peut réduire les êtres humains dans le monde à la même taille, à la même religion, au même langage, aux mêmes sentiments, aux mêmes idées. C’est impossible. Nous devons respecter nos différences, les uns les autres et nous devons tout faire pour vivre en paix ensemble. Monsieur Venizelos et moi, nous sommes tous les deux ministres de la culture. Ce qui nous intéresse, c’est ce qu’il y a dans le coeur et dans la tête des gens, leur esprit et leurs sentiments. A nous de bien travailler pour transformer les mentalités pour l’avenir. C’est notre rôle et notre devoir.

Evangelos Venizelos : Le rapprochement entre la Turquie et la Grèce est d’abord un rapprochement politique, mû par la prise de conscience commune qu’il fallait tout faire pour protéger la paix et la stabilité dans notre région. L’avenir commun européen pour nos deux pays, la Grèce et la Turquie, a été la grande opportunité pour ce rapprochement. L’itinéraire européen de la Turquie et la dimension européenne de notre politique étrangère ont été les éléments-clés de ce rapprochement. L’élément culturel de la tradition politique et institutionnelle commune de l’Europe est le fondement même pour l’intégration européenne. Sur cette base, le rapprochement entre la Grèce et la Turquie, basé sur cette civilisation politique et institutionnelle européenne, est un élément très important pour la stabilité de la région.

Question : Comment ce rapprochement gréco-turc s’est-il manifesté concrètement, en particulier dans le domaine culturel ?

Evangelos Venizelos : Un exemple concret très important de ce rapprochement politique a été les mesures prises pour dépasser les différents stéréotypes, idéologiques et historiques. La culture, ce n’est pas seulement le patrimoine culturel et les beaux-arts. C’est la vie quotidienne, elle-même, mouvante, changeante, formée d’éléments souvent contradictoires. Très souvent, une culture nationale ou communautaire est constituée d’une suite de stéréotypes et de préjugés, diffusés non seulement dans la société civile, mais que l’on retrouve aussi dans le système scolaire. C’est pourquoi la première tâche, pour nos deux gouvernements, a été de prendre certaines initiatives en matière d’éducation. Nous avons revu les manuels d’enseignement et expurger les expressions n’apportant rien à la compréhension historique, qui désignait l’autre comme ennemi. Agir sur les mentalités, lutter contre les tabous, dépasser le soi-disant « choc des civilisations », c`est d’autant plus important dans cette période cruciale de bruits de guerre. Ce n’est pas facile de faire cela. Mais nous avons la volonté de le faire.

Hüseyin Celik : Nous avons beaucoup de points communs avec la Grèce. Nous sommes tous les deux membres de l’OTAN et européens. La Grèce est déjà membre de l’Union Européenne et nous, nous demandons à être membres de cette Union. Mais surtout, nous avons plus de cinq siècles de connaissance réciproque. Au-delà des contentieux historiques, les Grecs sont le peuple avec lequel nous avons le plus cohabité, vécu et partagé. Cela se voit dans notre héritage culturel commun : on trouve des monuments ottomans dans de nombreux lieux en Grèce, comme à Thessalonique. La Grèce, pour sa part, a de nombreuses traces de son passé en Anatolie. Mais ce qui est le plus important, c’est que nous sommes tous les deux des pays démocratiques. Nous croyons à la démocratie, aux valeurs de la démocratie. Et pour cause : nos deux pays ont souffert dans le passé de coups d’état. Ce rapprochement gréco-turc s’est manifesté fortement à l’occasion de la solidarité et de l’aide réciproque que nous nous sommes apportées lors des tremblements de terre qui ont frappé nos deux pays en 1999. Ce rapprochement se poursuit par des accords économiques importants, des actions symboliques comme le jumelage de villes grecques et turques et des manifestations culturelles communes. Il y a désormais de nombreux touristes grecs en Turquie et des touristes turcs en Grèce. C`est une grande avancée et c’est un échange ininterrompu. Par exemple, monsieur Venizelos m’a invité à Thessalonique pour la conférence culturelle des Jeux Olympiques de 2004. J’ai accepté avec plaisir son invitation et nous allons y contribuer du mieux que nous pourrons. Plus nous nous connaîtrons les uns les autres, plus nous nous apprécierons.

Question : Quelles sont vos valeurs européennes communes, au-delà des institutions ?

Evangelos Venizelos : L’Europe est un concept très dynamique. La Grèce et la Turquie ont chacune leur spécificité dans cette construction européenne. La Turquie joue, par sa position géographique, un rôle important de lien entre l’Europe et l’Asie. C’est un pont entre ces deux continents. La Grèce, de son côté, par sa culture et sa civilisation, est la matrice même de la civilisation européenne. La Grèce est en quelque sorte le label culturel le plus ancien de l’identité européenne. Mais c’est l’avenir qui nous intéresse. Intégrer la Turquie dans la construction européenne est une priorité politique pour assurer la stabilité sociale, économique et politique en Turquie. C’est pourquoi dans l’Union Européenne, la Grèce est l’avocat le plus dynamique de l’avenir européen de la Turquie, dans le respect de la culture institutionnelle et politique européenne. J`ai beaucoup apprécié la prise de position clairement énoncée du nouveau gouvernement turc sur l’implication de la Turquie dans une prospective européenne et dans son ancrage occidental. Le Conseil de l’Europe, comme représentant du système de valeurs européennes, est une sorte de garant institutionnel, idéologique et politique pour l’identité européenne politique et culturelle de la Turquie.

Hüseyin Celik : Je suis d’accord avec mon collègue grec. Nous sommes un parti démocratique conservateur. Nos valeurs européennes communes, c’est de croire à la démocratie, au droit international et d’être un pays et une société civilisés. C’est ce qui est important. Comme Monsieur Venizelos vient de le souligner, notre leader, Monsieur Erdogan et notre premier ministre, Monsieur Gül, soutiennent la même position : nous faisons partie de la culture européenne et notre but est d’être un membre à part entière de l’Union Européenne. Nous partageons toutes les valeurs des autres Européens : démocratie, respect des droits de l’homme, liberté d’expression, économie de marché. Il n’y a pas de doute à ce sujet.

Question : Le rapprochement gréco-turc peut il constituer un exemple pour les autres pays ?

Hüseyin Celik : J’espère bien que l’exemple de la Grèce et de la Turquie sera suivi par d’autres pays. Nous avons des problèmes entre nos deux pays, provenant du passé. Mais malgré toutes ces divergences, nous pouvons nous asseoir côte à côte, étudier nos problèmes et les résoudre ensemble. Je pense que le dialogue, le dialogue interculturel dans l’acceptation de la diversité culturelle sert cette cause.

Evangelos Venizelos : Notre prochain objectif commun, après l’adhésion de la République chypriote à l’Union européenne, est d’organiser une solution politique du problème avec la réunification de l’île, dans un nouveau cadre institutionnel et la coexistence des deux communautés. C’est un problème très important, pas seulement pour la Grèce et la Turquie, mais aussi pour l’Europe et toute la communauté internationale. Durant cette période difficile, durant cette crise irakienne, c’est très important pour nous, comme Présidence en exercice de l’Union européenne et membre de l’OTAN et pour la Turquie, comme voisin de l’Irak et membre de l’OTAN, d’organiser un climat politique qui puisse dépasser le danger d’une nouvelle guerre dans la région. Notre objectif principal est de préparer les conditions de la paix et de la stabilité dans la région. Pas seulement dans les péninsule balkanique, mais au-delà, dans toute la région de la Mer Noire et en Asie Mineure.

Question : Pensez-vous que votre ennemi commun, du point de vue culturel, puisse être l’uniformisation imposée par la mondialisation ?

Evangelos Venizelos : Il y a deux dimensions de la diversité culturelle, une intérieure et une extérieure. Pour un pays plus traditionnel, la diversité culturelle pose un problème de cohésion ethnique et sociale. Pour un pays européen et occidental comme la Grèce, le problème de la diversité culturelle est de rester maître de son marché culturel. Le marché européen est en butte à un marché américain omniprésent dans la région et c`est un danger qu`il faut affronter.

Hüseyin Celik : La mondialisation peut ne pas être négative. Elle peut inclure la diversité culturelle. Elle donne la possibilité à toutes les cultures de se connaître les unes les autres. Le Conseil de l’Europe est un exemple positif de la mondialisation. Tant de pays différents sont capables de discuter ensemble et de trouver des solutions communes à tous. L’autre aspect positif de la mondialisation, que nous avons vu en oeuvre ces derniers jours, est la capacité de mobilisation mondiale contre l’intervention possible des Etats-Unis en Irak. Tant de personnes dans le monde, quelles que soit leur religion, leur langue, leur position géographique - loin de l’Irak ou non- ont dit non à cette intervention. Merci à la mondialisation de permettre d’entendre cette voix commune, qui dit non à l’intolérable. Nous avons une expression en turc ottoman, qui traduit bien cette bonne mondialisation, kesret içinde vahdet, que l’on peut traduire littéralement par « pluralisme dans une majorité et unité dans la diversité ». L image de la mondialisation pourrait être un arc-en-ciel : il y a des couleurs très différentes, mais une harmonie règne entre ces couleurs.

Question : Un mot de conclusion

Evangelos Venizelos : Cette conférence du Conseil de l’Europe sur le dialogue interculturel et la diversité culturelle a été une superbe occasion pour une première rencontre bilatérale entre moi-même et mon collègue turc - qui vient de prendre ses fonctions, il y a quelques semaines, à la suite des élections générales en Turquie-. C’est très important pour nos deux pays de vérifier une nouvelle fois, au-delà des changements politiques intérieurs, notre volonté politique de travailler ensemble pour protéger la stabilité et la paix dans la région et d’assurer ainsi, la perspective européenne pour la Turquie.

Hüseyin Celik : Mon mot de conclusion sera pour Chypre. Nous voulons une solution pour Chypre, une solution juste. Le statut-quo existant à Chypre n’est bénéfique pour aucune des deux communautés vivant sur cette île. Je crois profondément que des personnes civilisées peuvent toujours résoudre leurs différences par le dialogue.