Réunion informelle des Ministres de la culture: «Le nouveau rôle et les nouvelles responsabilités des ministres de la culture pour initier le dialogue interculturel» - Strasbourg, les 17 et 18 février 2003 

Repenser le conflit : l’approche culturelle

Johan Galtung, dr hc mult

L'analyse présentée dans cette publication n'engage que la responsabilité de l'auteur et ne traduit pas nécessairement les vues du Conseil de l'Europe.

Présentation analytique

Sommaire

I. Introduction: quelques concepts
1. Conflit et violence
2. Culture, nation, Etat, Etat-nation et multiculturalisme
3. Culture de surface et culture profonde

II. Culture profonde et conflit: usage, abus, mauvais usage
4. Une étude de cas: Castille-Catalogne-Pays basque
5. Le syndrome CGT: Choix-Gloire-Traumatisme
6. Le syndrome DMA: Dualisme-Manichéisme-Armageddon
7. Le syndrome ECW:
Expansion-Contraction-Waiting (attente)
8. La thèse des 3C: Crise-Complexité-Consensus
9. Existe-t-il des thérapies pour les cultures profondes
pathologiques?

III. Culture et conflit: l'approche par la transcendance (Transcend)
10. Le conflit interculturel: quatre approches
11. De la capacité humaine et sociale
pour la transcendance multiculturelle
12. Multiculturalisme et futur: dix thèses
13. « Multiculturel » inclut-il « multiconfessionnel »?
14. Synthèse et conclusion

IV. Action culturelle pour la prévention et la réconciliation
15. Diversité culturelle et dialogue interculturel
16. Diversité culturelle et réconciliation
17. Recommandations et propositions

Références

Curriculum vitae

I. Introduction: quelques concepts

1. Conflit et violence

Le lecteur est indéniablement parfaitement en droit de souhaiter parvenir rapidement à la substance; pourtant, la définition d'un minimum de concepts est une première étape nécessaire.

Le conflit est un phénomène humain complexe qu'il ne faut en aucun cas confondre avec la violence. La violence consiste à faire du mal, à infliger des blessures au corps, au coeur et/ou à l'esprit d'une personne – y compris soi-même – par des moyens verbaux et/ou physiques, dont le langage corporel. Elle laisse des traumatismes, des traces – très difficilement effaçables, parfois indélébiles – sur le corps, le coeur et l'esprit. Elle est une expression de mépris et de haine – de « manque de respect », pour ne pas dire plus; être violé est une expérience humiliante. Les traumatismes qui vont en découler vont être particulièrement graves si le mal et les blessures sont infligés à l'esprit et à l'âme. Et, lorsqu'ils sont partagés, en particulier avec les proches, au sein d'une même nation, ces traumatismes que l'on peut alors qualifier de « collectifs » vont faire le lit d'une culture nationale de revanche.

Dans maintes cultures de violence, le traumatisme a un concept avec lequel il est étroitement corrélé: la gloire d'avoir « gagné » par la violence, matière première d’une culture nationale de triomphalisme. Le terme « guerre » – une série de « batailles », aujourd'hui « d'opérations », qui se solde par la gloire en cas de « victoire » et par le traumatisme en cas de « défaite » – est préféré à celui de « violence ». Pourtant, la « violence », la violation, véhicule plus clairement les idées de cruauté des auteurs et de souffrance des victimes, et le fait que la violence nourrisse la violence par le revanchisme lié au traumatisme et le triomphalisme né de la gloire.

Si le conflit peut conduire à la violence, les deux concepts sont néanmoins totalement différents. Au coeur du conflit, à ses origines, se trouve toujours une incompatibilité, une contradiction, entre les objectifs. Elle se présente ainsi: « Je veux X, tu veux X, or nous ne pouvons l'avoir tous les deux. ». Le conflit est quelque chose d'aussi naturel que l'air que nous respirons: parler de la « prévention des conflits » est un non-sens; la violence est ce que l’on doit prévenir.

Un objectif est une situation (« à présent, je possède X ») à laquelle est attachée une valeur. Une valeur est un objectif à poursuivre (objectif positif) ou à contourner (objectif négatif). Dans les deux cas, le conflit est toujours émotionnel. Les valeurs sont sous-tendues par l'émotion. Mais lors d’un conflit, les aspects de cognition sont systématiques et nombreux. Les choses sont décrites, incessamment. Dans les conflits frontaliers, concernant le Cachemire ou Israël/Palestine, descriptions et conditions exigées abondent. Encore une fois, cela est tout à fait naturel, normal. La question est de savoir comment le gérer.

Ainsi, aucune loi de la nature ne dit qu'un conflit doit se dérouler selon une première phase « d'avant-violence », puis une deuxième phase de « violence proprement dite » et, enfin, une dernière phase « d'après-violence ». On peut empêcher la violence, comme les maladies; mais notre capacité de prévention de la violence n'en est qu'au stade embryonnaire. Il n'y a pas si longtemps, on soignait les malades par des saignées, des incisions ou l'application de sangsues. L'opposition catégorique à la pratique de la saignée n'est pas nécessairement fondée sur le moralisme, mais se justifie plus par pragmatisme: cette technique ne fonctionne pas, d'autres donnent de meilleurs résultats. La même chose pourrait s'appliquer aux crimes de sang dans les guerres, lors des batailles ou des opérations. Certes, la position morale est importante. Mais le défi pragmatique qui consiste à trouver une meilleure solution ne l'est pas moins.

Mais nous sommes loin du jeu de mots. A confondre conflit et violence, des incompatibilités d'objectifs fondamentales, voire fatales, risquent de passer inaperçues avant le premier acte de violence; dans ce cas, aucune mesure ne sera prise avant que le « trouble » ne s'installe. Les gouvernements, y compris le Conseil de sécurité de l'ONU, ont tendance à tomber dans le piège. Et, tout aussi tristement, lorsque la violence disparaît, la « paix » est déclarée, ce qui équivaut à confondre une situation complexe avec un cessez-le-feu qui n’est ni une paix ni une guerre. Le parallèle médical consiste à assimiler la santé à l'absence de symptômes, comme la fièvre par exemple.

Le conflit ne se résume pas à C pour contradiction; il englobe également A – pour attitude – et B – pour « behavior » (comportement) – qui, tous ensemble, forment le triangle ABC. Les attitudes incluent les émotions et les cognitions, allant de la haine brûlante à l'apathie glaciale, pour ce qui est des émotions; et du plus simple au plus complexe, pour ce qui concerne les cognitions. Voient-elles seulement deux parties ou davantage? Envisagent-elles plusieurs objectifs ou un seul – à savoir se battre pour dominer le monde? Pour me/nous posséder?

Les comportements sur lesquels nous nous concentrons généralement peuvent aller de la violence extrême à l'apathie, comme pour les attitudes. L'apathie est souvent plus dangereuse que la haine et la violence. En effet, il est possible d'amener un activiste à canaliser son énergie vers un objectif plus généreux et moins violent. Par contre, un individu passif va souvent privilégier une analyse coûts-avantages égocentrique, son but étant de rester extérieur au conflit. Or, souvent, les médias s'intéressent aux activistes, oubliant les majorités passives.

La racine du conflit est la contradiction. Les comportements et les attitudes négatives sont comme les métastases pour le cancer, la racine du mal: ils peuvent en devenir les causes premières, de leur propre chef. Il en va de même pour le conflit, dont des parties avec des objectifs incompatibles vont former la racine. L'idée qui consiste à éliminer le gêneur qui barre la route, ou du moins à le mettre hors d'état de nuire, s'impose facilement. Trop facilement.

Il existe des conflits présentant un triangle ABC parfaitement formé:

- au micro-niveau: les conflits intra- et interpersonnels;
- au méso-niveau: les conflits entre groupes, mais au sein de la société;
- au macro-niveau: les conflits entre Etats et entre nations (de nature différente);
- au méga-niveau: les conflits entre régions et entre civilisations (méga-Etat et méga-nation).

Les principes de base en sont les mêmes.

Concernant l'approche des conflits, l'erreur « libérale » consiste à ne s'intéresser qu'à A, sous un angle religieux ou psychologique; l'erreur « conservatrice » consiste à ne s'intéresser qu'à B en censurant toutes les manifestations de violence; enfin, l'approche « marxiste » ne s'intéresse qu'à C – comme à la contradiction entre capital et travail –, sans prendre en considération les coûts en termes de A et de B.

Pourtant, si nous voulons parvenir à la résolution des conflits, résultat acceptable et durable, il nous faut considérer ces trois aspects. La racine du conflit offre un bon point de départ; il s'agit alors d'y trouver une solution ou du moins d'en changer les conditions, de manière à ce que les parties puissent vivre avec de façon raisonnablement créative et non-violente. Si nous nous limitons aux conflits « élémentaires » à deux objectifs visés par la même partie ou par des parties A et B différentes, alors il y a toujours cinq issues possibles, fondamentales dans l'approche Transcend:

[1] A obtient tout, B rien (victoire/défaite)
[2] A n'obtient rien, B tout (défaite/victoire)
[3] A obtient quelque chose, B obtient quelque chose (compromis)
[4] A obtient tout, B obtient tout (transcendance positive)
[5] A n'obtient rien, B n'obtient rien (retrait – mais il peut aussi s'agir de transcendance négative, à savoir de dépassement de la contradiction)

Un exemple: le conflit qui oppose l'Equateur et le Pérou au sujet d'une région dans les Andes. Dans la perspective de l'un des schémas [1] ou [2], la guerre est un instrument classique; dans le schéma [3], on est amené à tracer une frontière dans le cadre d’une loi ou guerre internationale (la frontière peut être une ligne de cessez-le-feu); [4] pourrait consister à ne rien faire (ce qui a été le cas durant une grande partie des 54 dernières années) ou à donner la région à quelqu'un d'autre – par exemple, à une organisation autochtone ou intergouvernementale, comme les Nations Unies ou l’OEA. Et [5] pourrait consister en la création d'une « zone binationale avec un parc naturel » (ainsi que l'a proposé l'auteur, issue en 1998). Les deux premières issues sont extrêmes, puisqu’elles privilégient une seule partie et font souvent intervenir la violence. Les trois autres sont symétriques dans la mesure où elles donnent quelque chose, tout ou rien à chacune des parties. Il est souvent possible de les combiner dans une « diagonale de la paix ». Mais l'autre diagonale, celle du « compromis » – ou autre « Battons-nous pour régler la question! » (la « diagonale de la guerre ») – est fréquente. La liste ci-dessus expose donc cinq issues possibles, sachant qu'elles peuvent être combinées. Cela étant, il existe des individus, dont les politiciens, qui n’ont aucune de ces issues en tête. La totalité des conflits apparaissent brumeux, dénués d'objectif et de chemin. Seulement A et B. Et la violence éclate.

Mais la plupart des gens ont les idées claires: « Gagner n'est pas tout – c'est la seule chose qui compte ». A la manière d'acteurs gâtés (personne, groupe, Etat, nation, région, civilisation) habitués à ce que leur volonté soit faite. Ou de sportifs qui gagnent trop de compétitions.

L'idée selon laquelle « Gagner, c'est la seule chose qui compte » ouvre la porte à une culture de conflit réellement très pauvre. Une culture de conflit privilégie/présélectionne parmi d’autres des issues possibles du conflit. Ainsi, les militaires ont par définition pour objectif [1], avec [2] derrière la tête; les diplomates visent la solution [3] (le compromis via la négociation), avec [1] ou [2] derrière la tête; les commerçants visent [3] (le compromis via la transaction), avec [5] derrière la tête, et ainsi de suite. Les hommes privilégient la diagonale de la guerre; les femmes la diagonale de la paix. En général.

En d'autres termes, les groupes et les personnes possèdent des cultures de conflit plus ou moins productives. La cartographie des groupes concernant les cultures de conflit (25=32) est cruciale si l'on veut comprendre ce qui se passe dans un conflit, y compris durant le processus de médiation. Les parties – dont le médiateur (qui est également une sorte de partie) – arrivent généralement avec leurs idées propres sur la façon de gérer un conflit. Pour cette raison, il est toujours bon de les inviter à réfléchir sur la signification du conflit en général, au-delà de la situation qui les concerne.

Quelles sont les personnes qui seront capables de transcendance positive, des solutions qui nécessitent plus de créativité? Peut-être les rabbins, les moines bouddhistes, les artistes, les ingénieurs, les architectes – et généralement les femmes plus que les hommes (mais celles-ci sont souvent trop timides et d’une faible estime personnelle pour oser se montrer ouvertement créatives).

La formule générale: tout d'abord, identifier les objectifs de toutes les parties; puis, distinguer les objectifs légitimes de ceux qui sont illégitimes; enfin, aller de l’avant, transcender l’incompatibilité parmi les objectifs légitimes. Comme en politique: l’art de l’impossible. Ensuite assurer la construction de la paix, la réduction de la violence et la réconciliation; dans cet ordre. Le temps de la prévention de la violence, c'est maintenant. Les approches clés consistent à produire précocement, via des dialogues approfondis avec toutes les parties, des images alternatives de transformation du conflit, à la fois durables et potentiellement acceptables. Parallèlement devrait toujours s'effectuer un travail intense de construction de la paix, par la dépolarisation des structures sociales et mentales. Et par la réduction de la violence. Si les gouvernements se cantonnent à des approches militaires, seulement après que les violences aient éclaté, alors les instances non-gouvernementales pourraient jouer un rôle majeur dans la mise en oeuvre d'approches non-violentes. Certaines organisations sont en train d'organiser cette action, en multipliant dans les zones de conflit, les travailleurs qui privilégient les approches non-violentes.

Malheureusement, les gouvernements ont tendance à gérer les conflits en sens inverse: tout d'abord, ils imposent un cessez-le-feu (« imposition de la paix », comme ils l'appellent, en procédant au désarmement), puis organisent la « construction de la paix » au plus haut niveau, autour d'une table de conférence, pour parvenir à un « accord » dépourvu de base organique. Aucune des parties n'est prête à rendre totalement les armes sans réel accord en vue. Le processus doit démarrer avec au moins la perspective d'une solution qui inspire l'optimisme et l'espoir, et qui mobilise largement en faveur de la paix.

Puis, s'il y a eu violence, vient le temps de la réconciliation, processus très complexe que les gouvernements ne savent pas mettre en oeuvre – à l'exception des modèles exemplaires de l’Allemagne (et alors seulement d'Allemagne de l'Ouest) et de la Commission sud-africaine de la vérité et de la réconciliation. Y est associée une dimension de guérison, pas seulement au plan individuel, mais également au niveau des nations revenchistes et triomphalistes, le but étant de les libérer des syndromes de traumatisme et de gloire qui les menacent – comme les guerres de revanche et autres conflits ultérieurs. Enfin, il y a l'aspect de clôture, inenvisageable sans transformation du conflit. La formule, « le vainqueur dicte la paix », est une recette pour le désastre d’une vengeance/revanche. La réconciliation est à la violence ce que la transformation est au conflit.

Ces textes ont, à la fin, donné lieu à beaucoup de matériels sur la transformation et la réconciliation. Ici, nous n'élargirons la vision de violence directe qu'à deux autres formes (verbale et/ou physique): violence structurelle et violence culturelle.

Comme la violence directe, la violence structurelle blesse. Mais aucun acteur n'en est à l'origine; cela se produit. La violence structurelle s'exprime sous trois formes:

- La violence structurelle politique qui consiste à priver les individus de liberté – comme dans les autocraties figées ou dans la division gelée entre les Coréens;
- La violence structurelle économique qui consiste à priver les individus des besoins de base au sommet du système économique mondial, avec pour conséquence 100 000 morts par jour – de faim ou de manque de soin;
- La violence structurelle culturelle qui consiste à priver les individus de leur culture, en tuant leur spiritualité. Combien de victimes? Nous l'ignorons. Nous reviendrons sur ce dernier point dans la section 10.

La violence structurelle démarre généralement par des actes majeurs de violence directe, comme par exemple la construction du mur (de la honte) autour de Berlin Ouest en août 1961. Mais, au bout d'un certain temps, les acteurs et les intentions sont oubliées; ne subsiste qu'une structure hautement concrète. La diversité culturelle peut se développer à partir d'une invasion/colonisation, au nom d'une mission, et conduire à la transformation/exclusion/meurtre. A la fin, la transformation devient institutionnalisée, structurelle.

La violence culturelle sont ces aspects de toute culture qui légitiment la violence directe et/ou structurelle. En d’autres termes, la culture de guerre. La spécialité de Brahmâ (des intellectuels et religieux), par opposition à la violence directe, qui est la spécialité de Kshatriya (politiciens et militaires) et à la violence structurelle économique de Vaisya (commerçants). Et les victimes? De nos jours, par dessus-tout, Sudra, les gens du peuple; en particulier les femmes et les enfants.

2. Culture, nation, Etat, Etat-nation et multiculturalisme

La culture est ici appréhendée comme les valeurs/normes qui déterminent ce qui est juste, exact (correct), bon, beau et/ou sacré. Au niveau social, pourtant, ce qui nous intéresse est la culture partagée, à savoir la façon adéquate/correcte d'utiliser la langue et le langage corporel, la manière de manger et de vivre, et le sacré, c'est-à-dire la religion. D'individus qui partagent ces quatre éléments – ou la presque totalité – et, de plus, un attachement à un territoire géographique, on dit qu'ils appartiennent à la même nation. On dénombre environ 2 000 nations, soit en moyenne 10 nations par pays dans le système mondial actuel, qui compte plus ou moins 200 pays. Seules 20 d'entre elles sont des Etats-nations, habités par une – généralement une seule – nation. Les 180 autres sont des pays multinationaux. Parmi ces 180, une seule société est parvenue à une cohabitation symétrique des nations: la Suisse; dans toutes les autres, une nation se trouve être « plus égale que les autres ».

Le multinationalisme/culturalisme est un phénomène social majeur, une source à la fois d'enrichissement et de conflit, en particulier dans un univers de mondialisation à forte mobilité – générée notamment par les flux migratoires, légaux ou pas. Le monde est bien évidemment multiculturel. Aujourd'hui, presque tous les pays sont multiculturels, même les Etats-nations, du fait des migrations et de la présence symbolique d'autres cultures – comme le consumérisme, l'individualisme et le matérialisme – associée aux Etats-Unis; de nos jours, une culture avec un attachement global.

De nombreux individus sont eux aussi multiculturels; c'est le cas des habitants de l'Est de l'Espagne, parfaitement bilingues en castillan et catalan, deux des langues de la péninsule ibérique. Seule une de ces langues dominait sous le règne de Franco; aujourd'hui, la coexistence est possible. On peut également noter le cas des habitants de Papouasie-Nouvelle Guinée qui connaissent chacun entre trois et six langues en général. Nous en dirons plus tard davantage sur le multiculturalisme en tant qu'approche du conflit de cultures.

3. Culture de surface et culture profonde

Nous avons souvent le sentiment que quelque chose se cache sous la surface des cultures, quelles qu'elles soient. Toute partie à un conflit, à tout niveau, dit quelque chose au sujet de ce conflit – en d'autres termes, produit un « texte ». Les sciences sociales ont été grandement aidées par l'analyse textuelle telle que développée dans les sciences littéraires, en apprenant à ramener à la surface les sous-textes, les super-textes et les contextes cachés, toujours en vue d’un effort d’une meilleure compréhension des textes.

Ainsi, nous pouvons lire un texte sur la nécessité d'aider les Albanais au Kosovo pour des raisons humanitaires, tandis que circule un sous-texte caché sur l'intérêt des bases militaires pour les pipelines qui vont de la région Caspienne à l'Adriatique. Ailleurs un super-texte souligne l'importance pour l'OTAN d'obtenir une nouvelle mission, mais aussi la loyauté vis-à-vis de l'OTAN/des USA. Ensuite apparaît le contexte géopolitique, dans lequel le contrôle de l'Eurasie est fondamental.

L'honnêteté serait de verbaliser publiquement l'ensemble de ces sous-messages, super-messages et contextes. Et puis l'honnêteté est censée payer à long terme. Cependant, deux possibilités: vous êtes prêt (ou pas) à vous embarquer à long terme. Or, le système étatique tend à chanter les louanges de la malhonnêteté, à la porter au rang d'acte politique suprême. Si le discours d'un ministère des Affaires étrangères devait coïncider avec « toute la vérité et rien que la vérité », ce serait par hasard et non délibérément. Les discours des hommes politiques sont rédigés par des « doreurs d'image » pour favoriser la formation d'images mentales, non pas pour dire les choses telles qu'elles sont.

Mais la manipulation consciente est un aspect trivial de l'idée générale que quelque chose se cache sous la surface. Nous sommes davantage intéressés par les aspects subconscients, les textes profonds, ceux qui poussent les acteurs sans que leur conscience soit sollicitée – les idées sont devenues des habitudes irréfléchies, réprimées ou tellement triviales, naturelles/normales, qu'il n'est pas utile d'articuler les textes plus profonds. Trop évidents.

Ci-dessus, nous avons analysé le conflit sous l'angle de ces trois composantes A, B et C formant un triangle où des contradictions conduisant à des attitudes négatives induisent des comportements négatifs qui débouchent sur davantage de contradictions. Ou inversement. Lorsque les conflits sont à leur paroxysme, englués dans des contradictions profondes et insolubles, dans la haine et la violence, on observe des flux causals dans toutes les directions. Le terme de « synergie » est certes trop insipide, mais c'est bien de cela dont il s'agit. L'hypothèse, c'est qu'une couche sous-tend le triangle ABC; ce sont, pourrait-on dire, des attitudes profondes, des comportements profonds, des contradictions profondes. En règle générale, ces composantes échappent à la formulation, pas nécessairement parce qu'elles sont réprimées, mais peut-être parce qu'elles sont trop considérées comme « normales » – ainsi que nous l'avons évoqué précédemment. Pourtant, elles sont cruciales à la compréhension du conflit, en particulier si l'on veut pouvoir transcender la contradiction et transformer, voir résoudre le conflit dans son intégralité. Nous devons nous en rapprocher, éventuellement en leur donnant des noms différents: cultures profondes, besoins fondamentaux et structures profondes.

Prenons pour exemple une attitude ou une règle de Kant selon laquelle que les règles devraient être « universalisables » – c'est-à-dire être valables non seulement pour soi, mais pour tous ceux qui seraient dans la même situation. Une règle est une attitude que l’on peut généralement exprimer sous forme de règle, de directive indiquant comment se comporter dans certaines situations comme « Ne parle jamais à ce genre de personnes ». Essayer de mettre par écrit la règle qui sous-tend notre comportement n’est pas une si mauvaise idée, histoire de voir si elle supporte la lumière du jour et si elle est acceptable en tant que « maxime » valable pour tous.

Mais il est peut-être encore plus important de comprendre la culture profonde ce qui sous-tend une règle. Pour en revenir à Kant, pourquoi une règle devrait-elle pouvoir être universalisée? Pensez que les êtres humains sont répartis en civilisations, elles-mêmes divisées en nations; chacune considérant les choses importantes à sa façon. Dans certaines civilisations, la vie humaine est plus sacrée que dans d'autres. Kant estime qu'une personne qui prend la vie d'une autre n'a pas le droit de vivre – en d'autres termes, il prône la peine capitale en cas de meurtre – et légitime cette position par l'universalité. Pas de problème avec les Allemands, Chrétiens et Occidentaux. Mais pour le Bouddhisme toute vie est unique et sacrée. Le message profond de Kant serait-il en réalité non que la vie mais que l’universalité soit sacrée? Et si l’universalité est l’Occident, est-ce que cela signifie que le message profond est que l’Occident est sacré, universellement « valable », comme la civilisation supérieure et valable pour toute l'humanité, et serait-ce pour cette raison qu’il universalise l’universalisation?

La frontière entre la culture de surface et la culture profonde est loin d'être nette; elle n'a d'ailleurs pas à l'être. Tous les objets fabriqués de la main de l'homme, exposés dans les musées, appartiennent à la culture de surface – comme tous les textes. Les textes cachés (sous- et super-textes, contextes) sont également des artefacts, à la seule différence qu'ils sont cachés. Mais il n'en va pas de même pour les messages plus profonds, comme ainsi tous ces monuments dédiés à un homme montant un cheval. Cela donne toute sa visibilité à l'homme d'Etat/au combattant viril, au détriment du plus significatif de tous les événements – une femme donnant la vie à un nouvel être humain, à la vie. De même, il semble qu'il n'existe aucun monument dédié à une famille aimante, tout simplement – le père, la mère et leurs enfants. Il y a là un message profond, véhiculé tant par le monument positivement présent que par le monument négativement absent. Certaines choses, certaines situations, sont davantage célébrées que d'autres. Voir ces monuments et ne pas voir les autres, des milliers de fois, et le texte profond sur ce qui est réellement important pourrait être transmis. Bien mieux que par l’éducation.

Les cultures profondes sont bien évidemment hypothétiques, comme la personnalité profonde des individus. Le test de leur validité réside dans leur potentiel prédictif/explicatif. Si nous pouvons établir le profil de la culture profonde d'une nation et prédire des comportements en cas de conflit, alors nous sommes en possession d'une clé.

Les deux géants de la compréhension humaine profonde, Freud et Jung, se sont réparti le travail: Freud a exploité les attitudes sous-jacentes aux attitudes personnelles, Jung les attitudes sous-jacentes aux attitudes collectives (les deux ont aussi étudié les deux questions; voir le travail de Jung sur « l'ombre » – les attitudes que nous ne voulons pas reconnaître en nous – et le travail de Freud sur le monothéisme).

Nous disons de ces attitudes « sous-jacentes » qu'elles sont l'inconscient individuel et collectif, précisément parce qu'elles ne sont pas verbalisées. Il n'y a rien de mystérieux dans la notion de « collectif »; elle renvoie aux attitudes profondes communes à beaucoup de membres du groupe qui partagent des impressions, des empreintes perceptives et une « âme » collective bien particulière. Ce que nous appelons culture profonde du groupe – définie par le sexe, la génération, la race, la classe, la nation, la civilisation ou l'appartenance territoriale (un Etat, une région) – est exactement la même chose que son inconscient collectif: culture profonde = inconscient collectif.

Mais n'est-on pas alors amené à associer – voire à identifier – culture profonde et culture psychopathologique? Oui et non. Il existe des cultures profondes pathologiques avec de graves conséquences collectives en termes de politique mondiale quand les nations se heurtent (voir les sections 5-8 ci-dessous pour la théorie, la section 4 pour une étude de cas).

Mais la culture profonde peut aussi tout à fait être saine (voir section 16). Bien sûr, les notions de culture pathologique/saine diffèrent. Ainsi, dans la psychiatrie occidentale, le manque de sens de contradiction et l'absence de frontières claires entre le Soi et les Autres servent d'indicateurs du désordre. Les deux idées, tertium non datur (le tiers exclu) et l'atomisme (qui établit des frontières nettes entre les parties), sont ancrées dans la culture profonde occidentale. Pour la culture profonde taoïste, tout est contradictoire et dynamique; pour la culture profonde bouddhiste, toutes les parties de l'univers s'entremêlent. Ce qui est sain pour une culture est pathologique pour une autre; lorsqu'elle n'est pas réfléchie, la culture profonde a le dernier mot – et, de ce fait, le pouvoir sur nous.

II. Culture profonde et conflit: usage, abus, mauvais usage

4. Une étude de cas: Castille-Catalogne-Pays basque

Nous commencerons par une étude de cas, afin de démontrer l'importance de la culture profonde dans le modelage des attitudes et des comportements, qu'il importe donc de considérer dans tout travail sérieux sur les conflits. Nous pouvons comparer l’autonomie des conflits entre trois nations de la péninsule ibérique qui présentent des cultures profondes différentes. Ce sont la Castille, coeur de l’Espagne, centrée sur Madrid; la Catalogne, centrée sur Barcelone; et l’Euskadi, le Pays basque:

- le conflit pour l'indépendance/autonomie entre la Catalogne et la Castille
- le conflit pour l'indépendance/autonomie entre l’Euskadi et la Castille.

Ce qui nous intéresse est l'impact de la culture profonde sur la culture de conflit. Si, par exemple, la culture profonde a déjà pris une position – voire tranchée – sur l'issue préférable parmi les cinq précédemment évoquées à un conflit entre deux objectifs incompatibles, c'est là un élément d'une importance significative pour le pronostic thérapeutique.

Les parties seront alors tirées vers cet/ces objectif(s) sans être conscientes de ce qui se passe (c'est subconscient), et sans protestation parce que cet inconscient est dans sa quasi-intégralité partagé collectivement.

Les deux conflits ayant la Castille en guise de point commun, commençons par évoquer la culture profonde castillane.

L'hypothèse est que la culture profonde castillane tendrait à privilégier les deux positions extrêmes – avec un gagnant et un perdant; le retrait, le compromis et la transcendance (la « paix diagonale ») ne sont pas son fort, sans d'ailleurs qu'il y ait nécessairement violence, même si cette culture particulière est compatible avec la violence. Il s'agit d'une culture profonde typiquement aristocratique, enracinée dans le Moyen Age féodal et ses traditions de duels, de tournois et de batailles et non typique de la seule Castille. Elle est très dominante dans de nombreuses régions européennes.

Mais il existe d'autres façons de dominer (Dominus = Seigneur) que par l'épée. Une deuxième méthode consiste à faire se dérouler le conflit verbalement, en faisant appel à un tribunal en guise d'arène. En effet, la culture profonde juridique privilégie également les positions extrêmes (A est coupable, B est innocent), en se réservant une petite soupape de sécurité (« l'affaire est renvoyée ») – pour un éventuel retrait.

Une troisième approche consiste à utiliser l'argent pour acheter la victoire – c'est ce que l'on appelle la corruption. Enfin, une dernière technique, pour désigner un vainqueur, est celle du vote: un simple calcul permet aux parties de se libérer de la tâche de devoir trouver un compromis ou une façon de transcender (en conservant une possibilité de retrait – « l'affaire est ajournée »).

Enfin, un autre facteur, très important en Castille, est le charisme. Il s'agit du pouvoir associé à l'aura d'une personnalité, qui porte d'ailleurs souvent cette personne au rang de don (à ce titre, Don Juan est l'illustration d'une forme de rayonnement particulière). Lorsque le don pénètre dans une pièce, le silence se fait. Assis à sa table, les convives exposent leurs points de vue mais, tout doucement, l'attention se concentre sur lui. Il est le dernier à parler; il a le dernier mot, le résumé, la conclusion. La plupart d’entre eux vit à Madrid.

Indépendamment de la méthode ou du mécanisme choisi, le conflit se décide quand se décide qui est le vainqueur.

D'où cela vient-il? Peut-être pourrions-nous parler d'une culture « profonde profonde », de fondations sous les fondations, avec un lien fort au nombre « 2 » et la foi inébranlable dans le fait que la voix de Dieu/la Justice s'exprime clairement dans l'issue. Cette clarté disparaît avec la pâleur du compromis, la lâcheté du retrait et la créativité de toute transcendance.

Si Dieu avait voulu la transcendance, Il n'aurait pas engagé ses sujets espagnols dans une confrontation. Il aurait manifesté cette transcendance dès son acte de Création. Au contraire, Il nous a donné la possibilité d'exprimer Sa volonté en gagnant.

Mais les Espagnols croient-ils encore à ce genre de choses aujourd'hui? C'est possible, sans qu'ils en soient conscients, car les fondations sous les fondations sont encore moins accessibles. La foi en « 2 » (issues) pourrait survivre à la foi en Dieu et être portée par la foi en la justice. Plus ça change, plus c'est la même chose, disent les Français. Pour illustrer cette philosophie, imaginez un rat sur le bateau sur lequel les aristocrates se battent en duel; tandis que le bateau sombre, son but n'est pas de sauter dans l'eau, pour ne pas se noyer, mais de trouver un autre bateau. Ce rat hante dans les salles d'audience depuis pas mal de temps: coupable-innocent. Seulement ces deux-là.

Il existe un autre vecteur fort de la culture profonde de l'Espagne en général: la corrida, le combat de taureaux, avec deux acteurs, le Toro (le taureau) et le Matador (le tueur). Et deux seules issues possibles. Le Matador gagne presque toujours et le Toro est conduit chez le boucher. Il est très rare que le Toro encorne le Matador; et dans ce cas, il est conduit à l’hôpital. Toro et Matador retirés, assis côte à côte, mangeant ou fumant l’herbe, seraient synonyme de lâcheté. Le compromis, c'est-à-dire se battre jusqu'à ce que le Toro soit blessé, serait acceptable par des peuples comme les Français ou les Portugais.

La transcendance, qui serait un pacte suicidaire Toro-Matador, est morbide. Mais la transcendance négative, cas où le Toro et le Matador s'en prendraient ensemble aux juges et au public, est intéressante. Pas très réaliste, pourtant; proposition hérétique d'un observateur norvégien?

Le combat contre le taureau se lit comme un texte et nous venons d'en indiquer un des messages profonds: le conflit offre deux issues et deux issues seulement. C'est normal, naturel: la vie est ainsi, et elle le restera. Mais un autre texte, plus profond, est également compatible. Le Toro a des parties très visibles et largement évoquées – les cojones, c'est-à-dire les testicules. Dans le même esprit, le Matador porte des collants de soie très serrés qui ne laissent aucun doute du fait qu'il a « quelque chose entre les jambes ». Interprétation: il s’agit d’un combat entre hommes du type « C'est toi ou c’est moi ». De vrais hommes.

Il y a quelques années, une femme matador très talentueuse a littéralement fait son entrée dans l'arène; une claire transgression de cette culture profonde. Elle a rapidement été malmenée et éloignée. Si elle s'était spécialisée dans le combat contre les vaches, les hommes auraient apprécié. Et même avec plaisir.

On peut lire un troisième texte: le Toro est l'expression de la nature telle qu'elle est, mais aussi de la brutalité; il est noir, de la couleur de l'obscurité et des tréfonds de la réalité, de la couleur de Satan. Le Matador est un homme, mais pas seulement. Il est aussi séduisant, il incarne la force, la compétence, la technique et le style. Il effectue un élégant ballet autour du Toro. Ce n'est pas seulement la célébration de l'homme contre la brute; c'est aussi la célébration de la culture contre la nature dans un conflit de culture fatal.

Parlons à présent de la Catalogne. Citoyens d'un même Etat, leur culture profonde est pourtant très différente puisqu'elle privilégie le compromis, une issue raisonnable, une position intermédiaire pour des parties raisonnables. Les porteurs de cette culture profonde ont une importance supérieure à celle véhiculée par la corrida: ce sont les marchants, qui achètent et vendent, négocient sur le marché pour obtenir la meilleure affaire. Dans l'idéal, cette négociation se déroule sans coercition ni menace. Elle laisse croire à chacun qu'il a gagné, évitant ce faisant le développement de mentalités fondées sur la gloire ou le traumatisme et ménageant la possibilité d'un retrait temporaire du processus.

Mais la transcendance est absente de cette culture profonde. Dans la recherche d'un compromis, la marge de négociation est déterminée par les parties et leurs positions. Et cette marge doit être divisible, de sorte à permettre surenchères et baisses; le prix, en pièces fraîchement frappées, est l'outil idéal. Le commerce de chevaux selon deux dimensions offre une alternative: il s'agit alors d'échanger quelque chose d'indivisible contre autre chose, également indivisible. Cette disposition caractérise la nation tout entière. Et le compromis du marchant est tout aussi naturel et normal que le duel des aristocrates. La conscience est faible, sauf en cas de confrontation avec le type de conflit de l'autre partie. Et lorsqu'il faut « forcer » Madrid à négocier.

Ne s'agit-il là que de purs stéréotypes? Oui, dans une certaine mesure – mais ils ne sont pas démentis par les sondages d'opinions explorateurs des consciences. Nous sommes plus proches de l'anthropologie culturelle (un autre exemple de l'interdisciplinarité des études sur les conflits). La méthode est l'observation, la participation, l'empathie. Et surtout, des dialogues prudents et probants, dans le but de collecter des sentiments sur la façon dont ces expériences conflictuelles sont vécues.

Evoquons enfin les Basques. Et là, c'est simple: castillans in extremis, plus espagnols que les Espagnols eux-mêmes. Ignace de Loyola et sa Compañia de Jesús (les Jésuites) étaient plus catholiques que le Pape. Lancez-les à l'assaut de la Castille et le résultat est prévisible: deux combats de taureaux en parallèle. Leur lourde histoire commune est celle de la lutte pour la victoire. L'Espagne de Franco – España, una, grande, libre – impliquait l'élimination sanglante des Basques. Ceux-ci ont contré le régime de Franco avec des voitures piégées, gagnant quelque autonomie, mais non l’indépendance de l'ETA. Les voitures piégées sont restées une pratique courante. Les socialistes ont répondu par des meurtres en faisant appel à la police secrète, et les conservateurs par la polarisation et l'isolement. Deux leaders de l'ETA totalisent à eux deux plus de 1 000 ans de prison. Un parti politique a été interdit.

C'est une culture de combat, caractérisée par la violence, la polarisation et les dichotomies, tournée sur des objectifs tels que « l'indépendance », « dans les limites de la Constitution espagnole ». Il n'y a pas d'alternatives. Les parties sont liées aux deux seules issues bien connues. Le retrait est exclu. Le compromis est synonyme de trahison. Et la transcendance demande non seulement de la créativité, mais également la volonté de reconnaître quelque chose de valable dans chacune des parties – en fait bloquées par l'emprise de la culture profonde sur la culture de conflit. Les novices en matière de conflit ont tendance à penser qu'une culture partagée les gardera unis. Cela dépend de la culture; si la violence se trouve juste sous la surface, alors la violence commise par l'une des parties confirme celle de l'autre, et la coexistence sera très malheureuse. Pour toujours?

Non, heureusement. Mais la route vers une gestion plus positive du conflit passe par le douloureux processus de prise de conscience de la culture profonde. Il faut cette prise de conscience des dynamiques profondes qui régissent les communautés, afin de littéralement « tordre le cou » aux aspects les plus négatifs de cet inconscient collectif. Inutile de dire que le processus doit être mené par les deux parties. Probablement plus pour les hommes que pour les femmes.

Au même moment, la Catalogne glisse vers davantage d'autonomie, avançant de deux pas, reculant d'un pas. Le décideur présidant ce processus, Pujol, fuit la question pérenne que lui posent les journalistes. Le but est-il l'indépendance? En répondant oui, il entre dans une autre culture de conflit; en répondant non, il renonce à une importante carte de négociation. Se retirer de ce conflit est intelligent.

Entre le Pays basque et la Catalogne, on trouve la petite Andorre, gouvernée depuis des siècles par un incroyable duo: le Roi/Président de la France et, côté espagnol, l'archevêque Seo de Urgel. Aujourd'hui, le pays est un membre indépendant des Nations Unies. La culture? Catalane, bien sûr. De petites mesures? Pas de bombes en tous cas. Un modèle pour les Basques? Pour ce qui est du résultat, oui, sans aucun doute. En ce qui concerne la méthode, c'est plus problématique: mener toutes ces négociations et renoncer à une victoire claire, marquée par une marche triomphante sur San Sebastian (Donostia), est une vision des choses fort peu compatible avec la culture profonde des basques exigeant plus de bombes.

Un pays, trois nations (au moins). La tortue « Castille-Catalogne » parviendra à l'autonomie avant l'Achille « Castille-Basque » pris au piège de sa culture. Difficile de spéculer aussi loin dans le futur, mais il pourrait entretenir un conflit où Madrid rencontre Barcelone, pas seulement sur un pied d'égalité, mais aussi en position de supériorité; elle-même liée à un stupide double combat de taureau. Mais l'idée de l'autonomie survivra à tout ça, parce qu'elle est fortement ancrée dans la culture profonde de tous les pays.

5. Le syndrome CGT: Choix-Gloire-Traumatisme

A présent, décrivons ces « fondements » qui constituent ce que nous avons appelé l'inconscient collectif. La culture de conflit provient certainement, dans une large mesure, des fondations de la culture profonde. Dans la culture profonde – l'inconscient collectif –, nous trouvons les archétypes de Jung, sortes d'atomes de la signification subconsciente; un exemple en est la notion de « dualité », fréquemment susmentionnée. Les archétypes peuvent se combiner en molécules de plus grande complexité, « syndromes », « amas » et « super-syndromes », à la manière de molécules de protéines – pour reprendre la métaphore de la chimie.

L'un des syndromes fréquents est la croyance forte dans le fait d'être une personne Choisie (C), avec un passé ou un avenir Glorieux (G), qui endure dans le même temps de multiples Traumatismes, (T). Tout cela combiné donne le syndrome CGT, l'un des plus problématiques dans les macro- et méga-conflits.

Cette personne aurait reçu une mission de Dieu. Elle serait appelée à connaître la gloire dans l'avenir, mais serait également profondément marquée et blessée par des traumatismes, réels ou imaginaires, infligés par l'environnement. Il y a une certaine logique inhérente à tout cela: celui qui porte les marques de Dieu sur le front est appelé à un destin hors du commun. Mais il va aussi susciter une importante jalousie de la part de personnes malveillantes, décidées « à avoir sa peau ».

Au niveau individuel, cette personne souffre de toute évidence de mégalomanie et de paranoïa et fera l'objet du traitement psychiatrique réservé aux narcissiques/paranoïaques. Mais, au niveau de l'Etat, cette pathologie nationale sera apparentée au patriotisme, à l'amour de la patrie, et sera célébrée. Et offrira de nouvelles occasions de pavoiser.

Si la culture profonde est de cette nature, nous sommes face à des problèmes énormes. Un Etat régi par une nation dominante en possession d'une telle culture va en effet avoir une forte propension à l'assujettissement – un des facteurs majeurs à l'origine de la colonisation occidentale. Et, comment ces nations gèrent-elles leurs rapports avec les autres?

6. Le syndrome DMA: Dualisme-Manichéisme-
Armageddon

Une réponse se trouve dans une courte version des religions abrahamiques: deux forces gouvernent le monde, Dieu et le Diable; irréconciliables. Les oppositions doivent, selon la loi de la nature, se terminer par un combat final, l'Armageddon. La culture de conflit exclut des dénouements dénués de sens, tels le retrait, le compromis ou la transcendance. La bataille finale est inévitable. Il faut veiller à ce que Dieu prévale sur le Diable.

« Irréconciliable » signifie « C'est toi ou moi ». Le mécanisme de décision réside dans la mise en oeuvre de la violence; pas dans un jugement, ni dans la corruption, le vote ou le charisme. Les fondamentalistes des trois religions, et leurs successeurs séculiers, entraveront tout effort pour étendre la culture de conflit de manière à englober la diagonale de la paix.

Mais le syndrome DMA a d'autres conséquences tout aussi destructrices.

La polarisation selon deux blocs, chacun affirmant incarner le bien et ne voyant que le mal dans l'autre, est un phénomène courant lorsqu'un conflit se prolonge et concerne des objectifs aussi importants que les besoins fondamentaux. La polarisation facilite en effet l'exercice de la violence dans la mesure où elle déshumanise l'Autre; il devient plus facile de tuer. Mais la polarisation rend aussi la violence plus agréable. La violence commise par le Mal apparaît comme la confirmation de notre propre bonté, même si cette violence est généralement humiliante et porteuse de mépris. Si une des parties est porteuse d'un syndrome DMA bien développé, elle va être pré-polarisée. Si les deux parties souffrent du DMA, elles peuvent utiliser le DMA entre elles. Elles deviennent autistes, voyant les problèmes/violence comme venant des autres et n’atteignant jamais la réciprocité permettant de voir que cela vient aussi de soi-même.

Mais le DMA empêche toute réelle compréhension de l'Autre. Si l'Autre est le Diable, pourquoi tenter de comprendre ses objectifs? Mieux vaut révéler sa vraie nature diabolique, ne pas lui donner la parole, ne pas mettre de visage sur son nom. Si cela le pousse au désespoir et à la violence, ce sera la preuve de ce que nous savions déjà: il est le Diable.

Le super-syndrome fondamentaliste – CGT + DMA + Projection – est basé sur les deux syndromes identifiés précédemment:

[1] La nation choisie/élue. Cette idée est ancrée dans l'histoire nationale: la nation est choisie par des forces transpersonnelles, telles que Yahvé pour les Juifs et ses successeurs, Dieu et Allah.
[2] Gloire. A l'origine se trouve généralement un mythe combinant un passé glorieux et un futur glorieux, dès lors que les problèmes du présent, plus douteux, voire ignominieux, ont été surmontés.
[3] Traumatismes. Les chocs mythiques ou non, endurés par une nation, qui laissent de profondes blessures et couvent dans l'inconscient, vont être exploités par les chefs de file porteurs de blessures similaires.
[4] Dualisme. La tendance à tout diviser, comme les Etats et les nations du monde, en deux blocs séparés par des frontières infranchissables.
[5] Manichéisme. La tendance à ne s'attribuer que des qualités et à voir le Diable dans l'Autre. Dieu contre Satan; il faut choisir son camp.
[6] Armageddon. La tendance à envisager un ultime combat entre Dieu/le Bien et le Diable/le Mal, comme le présagent les religions abrahamiques.
[7] Répression/Projection. Syndrome psychologique qui tend à réprimer, nier les mauvais côtés du Soi (comme la violence excessive dans les pensées, dans le discours et l'action) pour les attribuer à l'Autre.

C'est là la définition du fondamentalisme telle qu'utilisée dans cette théorie de la culture profonde. Comme le « terrorisme », le terme de « fondamentalisme » est habituellement réservé à l'Autre – alors que chacun de son côté estime avoir une attitude modérée/proportionnée et rationnelle. D'un point de vue psychologique, le fondamentalisme polarise, déshumanise l'Autre et soutient le Soi. Il offre la légitimation idéale de l'utilisation de la violence extrême – par exemple contre des civils sans défense, par des attaques à la bombe venues des hautes sphères (terrorisme d'Etat) ou de la base (terrorisme), rendant les auteurs de ces deux types de terrorisme insensibles à la souffrance de l'Autre. Le drame se répète sous vos yeux depuis déjà pas mal de temps (avant même le 11 septembre).

7. Le syndrome ECW: Expansion-Contraction-
Waiting (attente)

La thèse de base est simple. Nous prenons pour hypothèse que les cultures profondes animées de mouvements d'expansion et de contraction (montée et chute) sont des archétypes, aux niveaux individuel/personnel et collectif/national; généralement non conscients (verbalisés) mais subconscients (verbalisables, non verbalisés). Les phénomènes d'expansion/contraction sont jugés naturels/normaux, comme les hauts et les bas, la santé et la maladie. L'existence n'est pas linéaire, mais ondulante. Il y a un Soi, individuel ou collectif. L'expansion explose les frontières, les franchit, perce, englobe; c'est un phénomène centrifuge. Le phénomène jumeau, la contraction, est centripète, centré sur un noyau irréductible, excluant les frontières extérieures du Soi – comme pendant la vieillesse; l'étape suivante est la mort.

Cela suppose une situation à partir de laquelle l'expansion soit possible, un certain Soi avec des frontières clairement dessinées. L'imagination/la construction mentale met aussi en évidence les deux phases de la contraction: de la phase d'expansion vers le retrait jusqu'aux frontières, puis à l'intérieur des frontières. Les phases correspondantes de l'expansion sont alors évidentes; du Soi le plus interne vers les frontières, puis au-delà des frontières.

De la même façon, la nature se développe et se contracte avec la hausse et la chute des températures, explosant au printemps et au début de l'été pour ralentir puis stopper sa croissance en hiver. C'est la raison pour laquelle la métaphore de la nature a inspiré cet archétype. La vie génitale offre un autre parallèle: l'expansion et la contraction féminine, « l'essor et la chute » masculine.

Les tropiques se sont étendus jusqu'à la désertification, les régions polaires se sont contractées au point de la glaciation. Le Christianisme, avec son commandement fortement expansionniste (Matthieu 28,18-20), s'est installé dans les régions tempérées – avec les concepts de « sur-extension » et « au-delà de son potentiel ».

Quelques thèses relatives à la dynamique des cycles ECW:

[1] L'histoire normale d'une grande partie de l'espace est la promulgation des archétypes d'expansion-contraction; avec une mission.
[2] Le passage de l'expansion à la contraction peut être très rapide; le passage de la contraction à l'expansion peut prendre davantage de temps.
[3] Le premier passage/changement signifie la défaite, tandis que le deuxième peut être considéré comme un « séjour » dans la salle d'attente/centre de réadaptation de l'histoire.
[4] La génération politique contemporaine engrange dans la conscience collective la partie du cycle expérimentée durant sa vie.
[5] Les événements du passé sont sédimentés dans l'inconscient collectif de la nation, à la manière de couches superposées de gloire (expansion), traumatisme (défaite/ contraction) et attente/guérison (« âges intermédiaires »)
[6] L'inconscient collectif programme la nation pour la reconquête de ce qui a été perdu.
[7] Considérer la salle d'attente/de réadaptation comme une phase positive en soi est une trahison, car cela détourne l'énergie de la possible reconquête.
[8] L'inconscient collectif est davantage capable de générer le consensus que la conscience collective, sans susciter d'objection.
[9] Le sommet « lointain mais pas trop favorise » davantage le consensus, parce qu'il peut être conservé en mémoire sans trop de détails gênants.
[10] Plus nombreux sont les mouvements d'expansion et d'essor dans la même direction géographique, plus fort est le consensus pour la prochaine expansion/mission.
[11] L'inconscient collectif est un programme dans l'attente du bon moment.
[12] Le moment est venu lorsque le Soi se sent suffisamment fort par rapport à l'Autre pour promulguer le programme; reprendre la mission.
[13] Une nation se sent suffisamment forte pour sortir de la salle d'attente lorsque la conscience et l'inconscient collectifs, les motivations, les capacités et les circonstances adaptées se combinent.
[14] Moins l'inconscient collectif a été verbalisé et contesté, plus probable est le fait que soit de nouveau ordonnée la mission.
[15] Les victimes sont détestées/craintes; elles pourraient revenir un jour et nous infliger le même traitement.
[16] Les archétypes résident dans l'estomac (le deuxième cerveau), la raison dans la tête.
[17] Les archétypes se trouvent mobilisés lorsque les émotions sont ressenties à leur paroxysme du fait d'une crise; la situation est alors complexe et un consensus rapide est nécessaire.
[18] Crise = Danger (les anciennes victimes) + Opportunité (elles sont faibles)
[19] Bénie soit la nation dépourvue de tels archétypes.
[20] Bénie soit la nation trop petite pour promouvoir de tels archétypes.

Toute nation a son territoire, comme la Chine – en chinois zhong guo, que l'on peut traduire par Royaumes du milieu –, encerclée par la toundra, la mer, l'Himalaya et le désert de Gobi, comme l'exprime son nom. La toundra est mal délimitée, d'où un mur; l'ensemble forme un cercle. A l'extérieur, on trouve quatre types de barbares (ceux du Nord, de l'Est, du Sud et de l'Ouest); occupés à faire ce que font les barbares – rôder et se battre. Le territoire est constant, la défense est en position, la configuration est centripète, vers l'intérieur. Toute mission est tournée vers l'intérieur – le développement, aujourd'hui.

D'autres nations sortent de leur territoire, de leurs frontières, armées d'un pouvoir normatif, contractuel et/ou coercitif – qu'il s'agisse d'idées, de biens/services, de force. Il y a toujours une mission. L'archétype est expansionniste; la configuration est centrifuge, vers l'extérieur, radiante. D'autres archétypes entrent en ligne de compte: la défaite, l'attente/la guérison, le traître qui s'écarte de la mission originale, la renaissance – renaître pour reprendre la mission ou une mission similaire, remise au goût du jour: le retour. Il y a un sentiment d'adéquation, es stimmt, eccolo. Le monde est de nouveau en ordre, après être sorti de ses gonds. Retour à l'Age de la grandeur, Storhetstiden, après les heures sombres.

Nous supposons ensuite que l'inconscient collectif reflète l'histoire, mais de manière extrêmement simplifiée. L'histoire est réduite à des archétypes qu'elle utilise en guise de points de départ et autant de référence – temps émaillés (années), lieux (sites) et noms. Complexité, Angst, horreur et autres sentiments de cet ordre sont oubliés; masqués par les archétypes.

L'Italien Rinascimento utilisait des symboles classiques, l'expansionnisme de Mussolini s'appuyait sur des symboles de la renaissance. Une métaphore: la torre pendente à Pise, avec un côté lumineux, l'expansion, et un côté sombre, la contraction, les âges noirs, le froid. Tandis que l'histoire serpente vers le haut, regarder vers le bas permet d'opérer la synchronisation avec la période ancienne, dans ses mêmes phases, et de reproduire ses archétypes.

Les sages prononcent des mises en garde ou psalmodient des jubilations, selon le cas: « C'est exactement comme lorsque… ». Ils ont raison. L'histoire se répète aussi longtemps que les archétypes – les « tripes »/le ventre – sont à la barre. Cette condition est facilement remplie tandis que le temps passe, faisant oublier les agonies de l'expansionnisme et la défaite.

Que faire dans l'intervalle? Les voisins surveillent; votre expansionnisme a entraîné leur contraction, avant que leur expansionnisme ne provoque votre propre contraction. Ils attendent les signes de votre prochaine expansion. La modestie exige de ne pas les alerter inutilement.

Entre-temps, plusieurs possibilités se présentent.

Tout d'abord, tirer le meilleur profit de la contraction. La contraction est synonyme de souffrance, au-delà de la perte du pouvoir, mais aussi de retournement des autres contre vous – de leur force, de leurs richesses et idées –, et non pas la situation inverse, que vous préfèreriez certainement. Si l'accent était mis sur la force, la souffrance a pu être directe, immense et durable. S'est peut être imposé le sentiment que tel était votre destin. La résonance avec d'autres phases de contraction dans l'histoire de la nation est forte. Choisie, par Dieu, certainement, mais dans quel but? Eli, Eli, lema sabachtani? « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu trahi? » Serait-ce parce que ma mission est justement la souffrance, que l'expansionnisme n'était qu'une parenthèse, un détour, et que la contraction est la normalité?

La compétition entre Polonais et Juifs en Pologne, symbolisée par les croix chrétiennes à l'extérieur d'Auschwitz, peut être interprétée ainsi: ceux qui souffrent le plus sont davantage choisis. La souffrance prend tout son sens, en tant qu'acte de Dieu, acte d'amour – comme le sacrifice de Son unique Fils.

Mais, tandis que l'expansion devient de plus en plus la normalité, l'archétype imposé par les « tripes » risque de prendre le dessus. Les archétypes se prêtent parfaitement à la formation d'un consensus en temps de crise: lorsque les émotions sont exacerbées, l'histoire s'accélère, un consensus rapide est nécessaire. Et, nous le savons, crise = danger + opportunité. Opportunité de renaître.

8. La thèse des 3C: Crise-Complexité-Consensus

A présent, formulons une thèse simple sur la relation entre culture et conflit, plus précisément entre culture profonde et culture de conflit. Dans des conditions normales, ces archétypes et syndromes grossiers, parfois grotesques, qui caractérisent la culture profonde, ont peu de sens, voire pas du tout. Dans des conditions normales, les individus utilisent leur cerveau pour traiter les stimuli (les informations) de façon rationnelle, pour peser le pour et le contre, étudier les arguments et les éléments susceptibles de confirmer ou d'infirmer leurs hypothèses.

Dans le cas d'une personne mûre, ce processus prend la forme d'un dialogue interne entre pensées conscientes, qui va permettre de peser le pour et le contre. Et les pensées, que l'on peut opposer aux flashes, aux prémonitions et aux émotions, comme le discours subvocal, vont pouvoir être verbalisées et articulées.

Dans un groupe de personnes, comme ces « fameux » comités, ce processus peut prendre la forme d'un dialogue extériorisé dans la quête commune d'une réponse. Parfois, certains individus expriment une position donnée, d'autres une position différente, et le dialogue se transforme en débat, sorte de joute oratoire qui va désigner un vainqueur et un perdant; mais la transcendance est absente.

En règle générale: ce qui est conscient peut être verbalisé.

Maintenant, modifions les circonstances. Etudions le cas d'une situation de crise ou d'urgence – ou tout autre contexte qui exige une décision/action rapide. Le temps ne permet pas une articulation explicite, consciente, verbalisée (vocale ou subvocale). On en vient alors immédiatement aux instincts et aux intuitions, en d'autres termes à contourner le cerveau – avec sa conscience et son vocalisme.

Introduisons ensuite la complexité. Dans le cas d'un conflit, la complexité peut se mesurer au nombre des belligérants, en multipliant leur nombre et celui de leurs objectifs, dans le cas de la Conférence des Nations-Unies sur la loi de la Mer UNCLOS à Caracas en 1974, ils étaient près de 150 – soit 22.500 combinaisons possibles. La crise ne laisse pas de temps pour la simplification systématique et rationnelle.

Ensuite, définissons le niveau du groupe, un comité par exemple – des ministres des Affaires étrangères ou des chefs d'Etat réfléchissant aux mesures à prendre lorsque la situation se transforme en crise. La crise est synonyme de polarisation, et la polarisation de consensus; il n'y a pas de fracture interne « sur laquelle l'ennemi peut jouer ». Mais le besoin de consensus atténue les oppositions ou les vues divergentes, au point qu'elles ne vont même plus être articulées de façon subvocale.

Dans cette situation précise, la culture profonde, opérant par le biais de ce que nous pouvons appeler les « tripes », peut remplacer le cerveau et effectuer une sorte « d'étude interne ». Les analyses du type « Les Irakiens sont des trouble-fête », « Les Serbes sont des trouble-fête », « les Musulmans sont des fondamentalistes » sont autant de points d'ancrage pour les trois syndromes mentionnés – CGT, DMA et ECW – toujours attribués à l'Autre, jamais au Soi. Le fait qu'ils se battent pour l'hégémonie régionale, voire mondiale, est jugé normal, perçu comme un exemple positif de projection. Les propos de l'Irak concernant la régulation des frontières, les quotas pétroliers, les prix, les taux actuels, sont balayés comme autant de propagande. De même pour le refus des Serbes de vivre « sous le joug » de Zagreb, Sarajevo et Pristina (avec les régimes pro-nazis et pro-fasciste qui les ont éliminé pendant la seconde guerre mondiale), de même pour le conflit entre les partisans de Tito et les Tchetniks; l'idée de « Grande Serbie » est projetée sur eux comme l'objectif ultime.

Et, de leur côté, ils font exactement la même chose, repoussant tous les textes sur la démocratie, les droits de l'homme et l'action humanitaire pour se conforter dans l'idée du combat de l'Occident pour l'hégémonie mondiale. La culture profonde refoule les textes en faveur des sous-textes, des super-textes et des contextes, oubliant que chacun d'entre eux contient probablement une part de sincérité – et que, tous ensemble, ils reflètent fidèlement la réalité du monde.

Tel est le rôle de la culture dans les conflits en vertu des conditions 3C: « les tripes » se substituant au cerveau, la culture profonde repoussant et faisant échec au rationalisme. Usage, abus et mauvais usage.

9. Existe-t-il des thérapies pour les cultures profondes pathologiques?

Nous n'allons pas ici explorer cette question fondamentale, à la frontière des études sur la paix –sans parler de la pratique de la paix. Ceci dit, nous pouvons commencer par indiquer une approche de Freud/Jung, très prometteuse bien que difficile à mener jusqu'à sa conclusion dans le détail:

- Première étape: prendre conscience que, comme au niveau individuel, des forces subconscientes nous poussent, notamment en cas de crise, lorsque la situation est très complexe et qu'il faut agir;
- Deuxième étape: prendre conscience que, pour maîtriser ces forces, sous forme d'hypothèses, d'attitudes profondes, nous devons avoir conscience de leur existence et peut-être en savoir davantage sur la façon dont notre subconscient collectif se modèle;
- Troisième étape: prendre conscience que, pour changer ces hypothèses subconscientes, profondes, beaucoup de travail, collectif aussi, est indispensable.

Une exposition commune, présentant côte à côte les artefacts de deux cultures, serait une illustration intéressante de la culture profonde de tolérance – mais cela ne changerait pas les textes profonds des artefacts. Il faut les mettre à nu par le biais d'un dialogue ouvert et en explorer les vecteurs. Et peut-être faut-il aussi changer ces vecteurs. Ainsi, certains exemples de monuments manquants, dédiés à la vie et à l'amour, dans la vie quotidienne, ont été mentionnés; imaginez qu'ils dominent le paysage urbain. Cela aurait son importance.

Prenez un autre exemple. Lisez les noms des rues conduisant à l'Arc de Triomphe à Paris. Imaginez qu'au lieu de porter les noms de batailles et de généraux, elles rendent hommage à la paix, à la démocratie, aux droits de l'homme, aux mouvements pacifistes, à l'abolition de la guerre, à l'éducation à la paix/Victor Hugo, au journalisme pour la paix, à la non-violence, à la transformation des conflits. En guise de rappels quotidiens. Cela aurait son importance.

Imaginez que les médias tiennent compte de la façon dont les cultures profondes pathologiques s'expriment, non seulement au plan personnel (de façon évidente chez certains hommes d'Etat comme Hitler), mais aussi au plan collectif. Imaginez qu'ils ont la connaissance, l'intelligence, la capacité de suggérer des alternatives pacifiques et créatives. Cela aurait son importance. Cela ferait une différence.

III. Culture et conflit: l'approche par la transcendance (Transcend)

10. Le conflit interculturel: quatre approches

Généralement, le conflit interculturel oppose une culture dominante et ce que l'on appelle une culture minoritaire, souvent indigène ou immigrante. Les cultures, en particulier les plus profondes, les aspects les moins conscients, codent et programment les personnes. Deux cultures – ou davantage – vont laisser des empreintes et des règles différentes, par exemple dans les domaines mentionnés ci-dessus, conduisant à des attitudes et comportements conflictuels. L’identité d’une personne est définie par sa culture. Plus d’une culture est génératrice de pressions « croisées », voire de crise identitaire.

Ainsi, deux épistèmes différents – la pensée linéaire et causale occidentale et la pensée orientale selon laquelle « tout est lié » (engi) – débouchent sur des visions différentes du monde. Selon le premier épistème, la guerre du Pacifique est la résultante de l'attaque de Pearl Harbor; selon le deuxième, les contradictions qui régnaient dans toute la région pacifique ont conduit à la guerre du Pacifique. Un conflit entre deux vérités? Une crise de confiance?

Ou bien, plus important encore: selon l'une de ces cultures, tout peut s'obtenir (territoires, empires), pour qui est le premier à le réclamer, voire à l'avoir vu – le découvreur (d'où le sens profond de l'intérêt occidental particulier pour la « découverte »). Pour d'autres cultures, à qui ce concept de culture juridique de la loi romaine est étranger, les choses ne sont pas possédées, mais utilisées par les individus, ensemble, res comunis (ce qui, pour l'Occident, signifie que personne ne les possède, res nulius) – dans l'attente d'être possédées par le premier prétendant.

Ou, encore plus important: selon une culture, une chose est vraie ou fausse, bien ou mal, etc., tertium non datur. Pour d'autres cultures, il y a toujours du faux dans le vrai, du bien dans le mal, etc. Imaginez un conflit opposant deux cultures antagonistes: la première va donner raison à l'une d'elles, la deuxième va rechercher un compromis – les deux ou ni l'une ni l'autre.

Il y a généralement quatre approches du multiculturalisme.

La première approche est l'intolérance qui, dans sa forme extrême, consiste à éliminer biologiquement ou socialement (marginalisation) les autres cultures ou à les imprégner de la culture des envahisseurs/colonisateurs/bâtisseurs d'empire. Rien n'est comparable à l'impérialisme occidental dans son extrême asymétrie, sa manière d'imposer sa langue, son langage corporel et sa religion, assimilant à peine quelques épices et plats dans sa propre culture. L'idée de posséder est la seule foi qui vaille – la Bulle papale Inter Caetera du 4 mai 1493 donnait le ton en demandant de conférer les territoires découverts (et à découvrir) à la Couronne d'Espagne.

La culture dominante exige une position de monopole pour son code – qui peut se traduire par le « culturocide » des cultures minoritaires. Elles vont renoncer à leurs codes profonds et leurs idiomes explicites, oublier leur propre langue dès la deuxième génération, leur langage corporel (jugé grossier), arrêter de manger leurs spécialités culinaires et se convertir aux religions dominantes.

Ou alors, ces cultures peuvent se trouver poussées à la marginalisation, voire se marginaliser d'elles-mêmes: en se retirant dans des enclaves du pays, reléguées à des moments consacrés (les jours de fête de leur nation minoritaire), à des endroits sacrés (les cimetières, par exemple) ou au sacrum de leurs maisons privées. Les « dominés » peuvent repousser leur culture dans les tréfonds de leurs esprits, comme des trésors à garder secrets – à la manière des Juifs qui se cachaient dans l'Espagne catholique. L'histoire conserve des traces de préjugés, de discrimination et de persécution. Et de peuples habitués à passer de la culture dominante dans les lieux publics à leur propre culture dans leurs espaces privés et intérieurs.

Plus les dominés doivent renier leur propre culture, plus ils se transforment en cadavres ambulants, souffrant de stress post-traumatiques collectifs. Par exemple, dans le cas des Amérindiens et des Hawaïens, ces symptômes incluent l'alcoolisme, la toxicomanie, l'obésité et d'autres signes de mépris du corps, mais aussi des modes de vie dangereux et une courte espérance de vie.

La deuxième approche est la tolérance; certes, c'est mieux que l'intolérance, mais ce n'est encore qu'une coexistence pacifique passive – autrement dit: « Je suis tellement généreux que je tolère ton existence ». Cette attitude donne lieu à un monde d'Etats-nations (dominants) qui se tolèrent mutuellement – ce qui est mieux qu'un impérialisme doté d'une dimension culturelle. Cela garantit en outre des droits de l'homme au sein des Etats et la protection des minorités. La formule facilite la transition d'un monde multiculturel à des sociétés multiculturelles. Mais ce n'est pas suffisant dans un monde où des cultures différentes vont devoir se côtoyer de plus en plus largement.

Arrêtons-nous un instant pour réfléchir à ce qui a été dit jusqu'à présent et où cela nous amène en termes de transformation du conflit.

Si l'intolérance amène à renier, à renoncer à sa propre culture pour adopter la culture dominante, alors il va de soi que cette dernière va prévaloir: la culture dominante a gagné. Quelques compromis tordus vont permettre la préservation de petits espaces d'expression pour la culture minoritaire.

En vertu du principe de tolérance, ce compromis est total: toutes les cultures sont égales. Pourtant, un seul pays est parvenu à ce stade, en divisant son territoire en quatre régions culturelles (de langue respectivement allemande, française, italienne et rhéto-romane); chaque région est gérée selon la logique de l'intolérance dans la plupart des lieux publics.

Mais la théorie générale de la transformation du conflit offre deux autres issues: la transcendance négative et la transcendance positive. La transcendance négative – « ni l'un, ni l'autre » – implique qu'autre chose, une langue nationale standardisée par exemple, chasse les conflits entre les langues locales, les jargons et les dialectes. Un autre exemple est la sécularité qui chasse les conflits plus amers entre les catholiques et les protestants.

Et que dire de la transcendance positive – le « pour l'un et pour l'autre »? C'est la philosophie prônée par Transcend, qui utilise la troisième approche ci-dessous comme un processus visant la quatrième approche comme issue transcendante.

La troisième approche est celle du dialogue, basé sur le respect mutuel et la curiosité – « Comme c'est merveilleux que tu sois différent de moi, nous allons pouvoir apprendre l'un de l'autre et peut-être créer quelque chose de nouveau! » Il ne s'agit pas d'un débat, sorte de stratégie guerrière qui fait appel à des armes verbales dans le but de montrer que la partie adverse est mauvaise/fausse/horrible/profane. C'est une étape majeure pour une société multiculturelle dans laquelle les différents acteurs se considèrent comme sources mutuelles d'enrichissement. Ce n'est pas fréquent. Mais cette coexistence pacifique est très clairement un bond en avant.

Enfin, il existe une quatrième phase, qui ouvre la voie au passage d'une société multiculturelle à des individus multiculturels – autrement dit, il s'agit de l'active coexistence de plusieurs cultures au sein des individus – et non pas au sein de la seule société.

Chaque aspect de la culture génère sa propre quatrième phase: des personnes multilingues, qui pratiquent à la maison plus que leur seule « langue maternelle », du moins de façon passive (lecture/compréhension, et non pas écriture/langage oral); des personnes maîtrisant plusieurs langages corporels, appréciant plusieurs cuisines; des personnes multiconfessionnelles, trouvant leur voie et leur identité profonde par le biais de plusieurs religions/idéologies.

Cela nous donne une autre perspective du multiculturalisme: c'est une source inépuisable d'enrichissement, à la condition que les autres cultures soient réellement acceptées et pas seulement tolérées. Les conflits doivent être gérés non seulement de façon non-violente, pour éviter la violence, mais aussi de manière créative, afin de favoriser l'enrichissement mutuel. L'exclusion et la marginalisation peuvent conduire à des actes violents commis contre le Soi et l'Autre voire, dans les cas extrêmes, au suicide et à l'homicide, et même à la guerre. Mais ne pas exploiter de manière créative les ressources de toutes les autres cultures, dominantes et dominées, en se laissant guider par plus d'une culture, est un acte grave d'omission et de gaspillage.

11. De la capacité humaine et sociale pour la transcendance multiculturelle

Mais qu'est-ce que la capacité humaine pour le multiculturalisme?

Je vais à présent vous exposer deux études de cas tirées du quotidien, plus précisément de ma propre vie de conjoint au sein d'un mariage eurasien (entre un Norvégien et une Japonaise), de père de deux enfants et habitant d'une région fortement multiculturelle – Hawaï, au milieu du Pacifique – malheureusement aux dépens des Hawaïens.

La première histoire concerne notre fils, à l'aube de ses trois ans, qui me criait: « Snakk ikke engelsk til meg, snakk norsk! » (Ne me parle pas en anglais! Parle-moi en norvégien! ». Je lui avais dit quelque chose en norvégien, puis l'avais répété en anglais, pensant naïvement qu'il pouvait apprendre les deux langues.

Mais je venais d'apprendre quelque chose. Mon fils n'avait pas de représentation conceptuelle du « norvégien » ou de « l'anglais » en tant que tels: pour lui, il s'agissait d'une part de la « langue de son père » et, d'autre part, de la « langue de sa mère » (le japonais exige davantage qu'un contexte pour être communiqué efficacement aux enfants). En fait, deux langues ne lui posaient pas de problème tant que son père parlait sa langue et sa mère la sienne. Un peu d’ordre, s'il vous plaît, un peu de règles de circulation.

Alors que nous voyagions à travers le monde à l'occasion de différentes missions, nos enfants ont appris le français, l'allemand, l'espagnol – et cela assez facilement. Mais la règle était toujours la même, à savoir que la langue était transmise par un « Autre signifiant »: une relation forte, un ami, un professeur très apprécié – la langue fait partie de cette personne. L'apprentissage consiste alors à se mettre au diapason de la bonne personne pour la bonne langue, jusqu'à ce que vous maîtrisiez la langue et que vous puissiez converser librement avec n'importe qui d'autre. Pour ce faire, les bourgeois font appel à des « gouvernantes » (ou des jeunes filles au pair). Dans d'autres milieux, l'apprentissage se déroule dans le cadre du travail, comme pour notre domestique en Ouganda qui parlait sept langues africaines.

Cette expérience a façonné un fils polyglotte qui, à l'âge de 22 ans, était capable de conduire des négociations pour une ONG importante en cinq langues. Il possédait aussi quelques rudiments d'italien, appris dans le cadre d'universités d'été plus que par des liens précoces. Notre fille, elle, a préféré se rendre au Japon pour apprendre le japonais avec sa famille et dans une université d'été – en plus d'autres langues significatives. Mais les universités d'été sont des lieux de bonheur et d'affection; peut-être les étudiants apprennent-ils surtout les uns par les autres? Diplômée de droit, elle était en mesure d'utiliser toutes ces langues, également pour des organisations des Nations Unies.

Quelle langue ces deux là parlaient-ils ensemble? Ils prenaient la couleur de leur environnement, comme des caméléons: ils parlaient le français en France, l'allemand en Allemagne, etc. – d'où des petits déjeuners en famille un peu déstabilisants pour les amis de passage. Ils avaient aussi besoin de parfaire ces connaissances, ce que seuls permettent l'école et le travail acharné. Mais les bases d'une vie multilingue étaient posées.

Suivent cinq conclusions au sujet de la compétence multilingue:

[1] Les enfants et les adolescents ont une très forte capacité d'apprentissage, et même de maîtrise des langues, sans claire limite supérieure;
[2] Les langues découlent de la formation de liens affectifs rendant l'apprentissage à partir « d'autres signifiants » plus facile que l'apprentissage scolaire – sauf lorsque ces liens se tissent avec les enseignants ou les camarades de classe;
[3] Tout « autre signifiant » devrait parler systématiquement la même langue à l'enfant; unité de la personne, unité de la langue – pas d'ambiguïté;
[4] Ne vous inquiétez pas trop des erreurs: répétez les phrases lentement et clairement, sans focaliser sur les fautes;
[5] Offrez à l'enfant la possibilité de revenir à « d'autres signifiants » pour se remettre à niveau; ces racines sont profondes.

Devenir multilingue/polyglotte est d'autant plus simple dans un monde où les nations s'entremêlent et vivent ensemble – de plus en plus.

Ma deuxième étude de cas concerne Hawaï. Avec son extraordinaire diversité et symbiose culturelles: culture hawaïenne, culture continentale américaine, culture européenne (Portugais!), peuples du Pacifique (notamment Samoans) mais aussi de l'Asie orientale (Coréens, Japonais, Chinois) et du sud-est asiatique (Vietnamiens, Philippins).

Même si beaucoup d'entre eux ne parlent plus leur langue d'origine, ils ont préservé leurs compétences culturelles dans une très large mesure – par exemple, concernant les rites liés aux noms, au mariage et aux funérailles. Dans les restaurants, mais aussi dans les familles, toutes sortes de langages culinaires sont utilisés et différentes traditions culinaires sont perpétuées. Et cette compétence « linguistique » se communique, parce que le service et la façon de manger sont multiculturels.

On peut parler d'harmonie dans le sens où la violence semble exceptionnellement fondée sur des ressentis culturels. Bien sûr, on observe dans cette société tellement complexe les manifestations des préjugés et de la discrimination. Mais une chose est certaine: par rapport à d'autres sociétés dans le monde, les cas de violence sont rares et espacés. Et le mouvement pour la souveraineté hawaïenne est jusqu'à présent un fervent défenseur de la non-violence.

Suivent cinq conclusions générales relatives à la compétence multiculturelle:

[1] A tous les âges, les individus ont une grande capacité d'apprentissage et de maîtrise de l'essence des autres cultures, si tant est qu'ils le désirent;
[2] La culture s'inculque avec la proximité et les affinités, les voisins et les amis, bien plus facilement que par le biais de l'apprentissage scolaire;
[3] Le communiquant doit être compétent dans sa culture et s’y coller: unité de la personne, unité de la culture; pas d’ambiguïté;
[4] N'ayez pas peur des erreurs, répétez l'action correctement sans trop focaliser sur les fautes;
[5] Offrez la possibilité de revenir vers ce voisin/ami de temps en temps, dans l'objectif de remise à niveau; de telle manière que les racines soient profondes.

Les codes fondamentaux sont transmis et confrontés à des repères comparables dans d'autres cultures; nous prions Dieu les mains jointes, ils méditent dans la position de Bouddha. La base, c'est la curiosité et le respect, la capacité de voir dans le dialogue culturel une source de développement mutuel. Une petite compétence est mieux qu'aucune; et la perfection peut facilement devenir l'ennemi du bien.

A Hawaï, vous êtes censés posséder ce minimum de compétences: prononcer les noms propres correctement, avoir du respect pour les temps et lieux sacrés des autres, savoir comment manger et apprécier les spécialités culinaires des autres cultures, comment tenir un couteau/une fourchette et des baguettes (et savoir utiliser le ketchup et la sauce de soja), comment pénétrer (ou ne pas pénétrer) dans les maisons des autres, comment s'asseoir (ou ne pas s'asseoir). Etre attentionnés, ne pas imposer votre langue, être ouverts aux autres voies et chemins – et être tout en même temps.

De cette façon, il est possible d'être multilingue; le multiculturalisme est possible au niveau individuel – et pas seulement au niveau de la collectivité. C'est immensément enrichissant, comme vivre plusieurs vies en parallèle. Une certaine immersion dans « l'autre signifiant » est nécessaire. La scolarisation, qui n'est qu'un pur substitut de cette approche, a pourtant indubitablement un rôle à jouer.

Cependant, je n'insisterai jamais assez sur ce point: la compétence est différente de la connaissance. La compétence est une capacité. Vous pouvez entamer un dialogue avec l'Autre –lorsque, pour la première fois, vous demandez « Quelle heure est-il? » dans une langue étrangère, et que vous obtenez l'heure exacte! La connaissance, c'est connaître cette phrase; c'est certes un bon début, mais pas davantage. La capacité consiste à savoir utiliser cette phrase, à opter pour le bon comportement et à mettre sa montre à l'heure. Le multiculturalisme demande de l’énergie, mais les récompenses sont élevées.

Vous avez à travailler un peu, mais surtout entrer dans un dialogue-action. La personne en possession de la culture que vous voulez comprendre en profondeur pourrait appliquer le vieil adage « Ne leur dites pas, montrez-leur ». Elle parle, vous imitez. Elle mange, vous partagez son repas. Elle marche de façon moins saccadée – comme une voiture dont les suspensions seraient intactes –, vous l'imitez et constatez que vous absorbez mieux les fissures, les cailloux, etc. Elle pratique une autre religion; vous vous joignez à elle, vous vous inclinez, vous vous mettez à genoux, vous vous relevez tout comme elle. Progressivement, vous entrez dans cette culture, parce que cette culture entre en vous – en plus de la vôtre.

Et vous vous retrouvez plus riches qu'avant, vous avez ajouté une vie à la vôtre.

12. Multiculturalisme et futur: dix thèses

De nombreuses implications peuvent être déduites de ces expériences partagées par des millions d'individus, au profit du citoyen mondial d'aujourd'hui et de demain.

[1] Tels parents, tels enfants? Nous avons tendance à ne pas remettre en cause le droit des parents à élever leurs enfants dans leur propre culture nationale, y compris dans leur langue et leur religion, leurs mythes nationaux, leurs gloires et leurs traumatismes. Et personne ne leur reniera ce droit. Mais élever des enfants dans le respect de leur seule nation sera une attitude totalitaire et assimilable à un lavage de cerveau, et sera de plus en plus un défi. Des parents de demain, nous devrions espérer non seulement qu'ils transmettent leur culture, mais également qu'ils ouvrent tout grand les portes aux autres cultures. Un film étranger, un livre traitant d'une autre religion, l'invitation de touristes étrangers à la maison – quelque exposition que ce soit est mieux que rien. Etre enfermé dans un unique idiome n'est pas bon.

[2] Nous vivons de plus en plus multiculturellement. A une époque de contacts réduits avec les autres nations et leurs cultures, on pouvait excuser la pratique d'une éducation monoculturelle; les contacts se faisant en majorité avec des personnes de la même culture, voire de la même commune. Même l'enseignement de la culture nationale (généralement dominante) allait loin, à proprement parler. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'éducation monoculturelle s'avère une préparation insuffisante à la vie dans une réalité multiculturelle, non seulement au plan mondial, mais également pour les pratiques sociales locales d'un nombre croissant d'individus. Dans le domaine des langues, ce constat a déjà été fait. L'étranger parmi nous, le touriste, le travailleur ou le réfugié, doit apprendre notre culture. Nous n'avons pas à apprendre la sienne mais, en ne le faisant pas, nous nous privons d'une fabuleuse opportunité. Car, un jour, nous serons peut-être ce touriste, ce travailleur ou ce réfugié.

C'est quelque chose dont je fais souvent l'expérience en Asie orientale: un étranger s'approche de moi et me demande, le plus souvent en anglais « Puis-je parler un peu en anglais avec vous? » Il teste ses connaissances livresques/scolaires – et je peux lire dans ses yeux sa satisfaction lorsque je réponds à sa question en regardant ma montre et en lui donnant l'heure, par exemple.

[3] A présent, le temps est venu de prendre en considération la religion et les divers autres aspects culturels, et plus seulement la langue. Les parents, et l'école, qui devront instiller aux enfants et aux étudiants la connaissance d'autres langues, auront aussi pour tâche de leur faire découvrir les autres cultures, les autres religions (cultures spirituelles) et les autres comportements (cultures corporelles). Parmi les méthodes utilisables à ce titre, il faut citer les médias, les rencontres avec d'autres cultures au sein de la collectivité locale et les voyages dans d'autres régions de votre pays et à l'étranger. De la même façon que nous apprécions les individus polyglottes, nous devrions apprécier les individus multiculturels.

[4] Comme pour les langues, il ne s'agit pas de croire dans les autres cultures davantage que dans la sienne propre. Le but, par contre, c'est la compétence, le respect, la compréhension; le sentiment d'être familiarisé aux autres cultures, à l'aise avec les autres cultures. Tout comme nous empruntons des termes et des expressions à d'autres langues, nous pouvons emprunter des autres cultures – et nous l'avons d'ailleurs toujours fait dans un esprit d'échange. Nous allons au restaurant déguster des spécialités culinaires exotiques, nous découvrons des plats et les marions aux nôtres, nous devenons éclectiques et développons un palais sensible à de multiples saveurs. Nous pouvons avoir des valeurs qui nous empêchent de mélanger les cultures durant le même repas, mais pas durant la même semaine.

La Suisse procède ainsi depuis des générations. Même si les produits alimentaires de base sont d'origine soit allemande, soit française, soit italienne, ils contiennent souvent des ingrédients des deux autres origines. De telles pratiques peuvent n'être que bénéfiques, puisqu'elles permettent le partage des délices de la créativité humaine.

[5] Je le répète: dans ce processus de multiculturalisme, la tolérance ne suffit pas. La curiosité doit être encouragée et le respect par-dessus tout: « N'est-ce pas merveilleux que tu sois différent de moi, découvrons-nous! » Tel est précisément le message de l'expérience hawaïenne: ne vous contentez pas de tolérer, appréciez! Sentez à quel point vous devenez une autre personne lorsque vous parlez une autre langue, à quel point partager le repas d'une autre culture fait de vous une part de cette culture – que cette culture fait partie de vous, et que nous sommes tous des parties des uns des autres.

La difficulté, c'est de renoncer à croire que certaines cultures valent mieux que d'autres, pour adopter une autre vision des choses qui consiste à voir dans toutes les cultures les dépositaires de l'expérience humaine. Toutes les cultures ont à offrir à l'humanité. Et si l'ensemble de l'humanité n'est pas prête à accepter ces cadeaux, peut-être l'êtes-vous? Les êtres humains se ressemblent; il y a donc à apprendre de tous les dépositaires. Mais toujours à la condition de contact, de respect, de curiosité et de connaissance.

[6] Dans l'idéal, les échanges culturels devraient être à double sens; non seulement, X apprend de Y, mais inversement, Y apprend de X (A ce propos, les Suisses français apprennent-ils autant des Suisses allemands que l'inverse?). Je repense souvent à une histoire entendue le premier jour où je me trouvais au Japon en tant que consultant pour l'Unesco, en 1968. St François Xavier, le grand missionnaire, s'était rendu dans le sud du Japon; les Japonais étaient enchantés de découvrir la vie et la mort du Christ. Ils voulaient entendre des histoires encore et encore, le lendemain et le surlendemain.

A la fin, St François a estimé qu'il était temps d'en venir à la conclusion appropriée: le baptème (comme le promeut la Bulle papale susmentionnée). Mais les Japonais, eux, estimaient que le moment était venu de renverser les rôles, afin qu'à leur tour ils racontent leurs histoires et que les étrangers écoutent. Et en Chine, le Jésuite italien Matteo Ricci l'a en fin de compte fait.

Bien souvent, les grands pouvoirs culturels ne voient pas l'intérêt, pour les cultures dominantes, de connaître les cultures minoritaires. S'ils estiment parfaitement naturel que les autres maîtrisent leurs idiomes, la réciproque n'est pas vraie. En succombant à ce raisonnement de propre grandeur et de paresse, ils se privent de sources d'enrichissement inestimables. Ils pourraient étudier une culture minoritaire sur leur propre territoire, une autre culture majeure ou une culture minoritaire étrangère. La récompense est évidente: non pas la vie éternelle, mais des vies parallèles – des réincarnations parallèles dans d'autres cultures.

[7] Dans quelques années, la personne monoculturelle sera considérée comme la personne monoglotte aujourd'hui: certes humaine, mais inadaptée à ce monde. Dans ces cercles de plus en plus larges du monde, être monoglotte s'apparente au fait d'être analphabète; c'est une situation qu'il faut changer. On peut par conséquent supposer que cette attitude va se généraliser à la culture. Manquer de respect pour les autres cultures et, en plus, en méconnaître les fondements, sera tout simplement mis au rang des mauvaises manières à corriger.

[8] Pour enseigner d'autres cultures, comme d'autres langues, les meilleurs vecteurs sont probablement les détenteurs de ces cultures mères. L'intérêt est celui d'un enseignement de la culture vue par ces personnes – et non pas par « nos concitoyens », qui auront tendance à l'enseigner à la manière de langues étrangères, avec un accent. Cette approche est fondamentale dans le cas de la religion. Personne, excepté les véritables croyants, n'exigera – voire même n'espérera – la conversion d'une personne qui étudie une autre religion. Ce que l'on peut exiger, par contre, c'est un effort pour comprendre les autres religions de la même façon que leurs adeptes le font eux-mêmes.

La question n'est pas de savoir ce qui est bon ou mauvais, car tout le monde a le droit de procéder à des comparaisons; c'est même là un des nombreux objectifs du multiculturalisme. Le problème est de s'assurer que chacun a bien compris. La ligne directrice ici suggérée est de commencer par comprendre la façon dont les autres comprennent; alors ensuite développer sa propre compréhension.

[9] La meilleure façon d'apprendre les langues étrangères est de faire appel au dialogue, à la conversation; la meilleure façon d'apprendre les cultures étrangères est le dialogue-action. Par la conversation, des savoirs théoriques se transforment en compétences pratiques testées à tout instant du dialogue. La même chose vaut pour la culture au sens large. « Lorsque vous êtes dans un temple bouddhiste, comportez-vous à la manière des Bouddhistes »; après avoir répété cela plusieurs fois, le Bouddhisme pénètre dans votre esprit et votre corps, venant compléter les connaissances issues de la lecture et de la conversation. « Apprendre en faisant » s'applique à la culture tout autant qu'à d'autre domaine. Et c'est là que les musées peuvent être dangereux; ils encouragent l'observateur à devenir un simple voyeur des autres cultures. A partir de là, un chemin peut conduire du stade d'observateur participant à celui de véritable participant. Mais la nourriture s'apprécie, de préférence; le but n'est pas de la conserver dans un pot.

[10] Pour la paix du monde, le but n'est pas une unique culture, mais plusieurs cultures, plus douces. Jusqu'à présent, le ton était très neutre: toutes les cultures sont également bonnes, toutes les cultures ont quelque chose à offrir, toutes les cultures nous donnent matière à penser (et des pensées sur la nourriture), toutes les cultures peuvent être source d'enrichissement, avec des dialogues pour un enrichissement mutuel.

Ce discours est valable pour les cultures dans l'ensemble. Mais tous les aspects de toutes les cultures ne sont pas bons à apprendre. Les rationalisations de la violence, la répression et l'exploitation, sont aussi des aspects de certaines cultures.

Peut-être les personnes immergées dans une culture sont-elles tellement habituées à ces aspects qu'elles ne les perçoivent plus? Peut-être qu'alors un étranger, avec son regard neuf sur une culture, a-t-il un rôle important à jouer s'agissant de poser les questions non soulevées dans et par la culture en question? « Pensez-vous que cela signifie vraiment? », un étranger peut remettre en question les aspects les plus violents de la Torah, du Nouveau testament, du Coran. Et il sera difficile à l'adepte de fournir une réponse susceptible de convaincre l'étranger.

Sous cette problématique réside une attitude vis-à-vis de la culture en fait très différente de celle adoptée par qui l'étudie de façon classique – à la manière d'un anthropologue, d'un théologien, d'un historien (des idées) ou d'un philosophe: la culture comme quelque chose de statique, à connaître et à comprendre jusqu'à aujourd'hui, et non pas comme quelque chose de dynamique qui peut être façonné, notamment en l'étudiant et en apprenant à la connaître. Encore une fois, la clé est le dialogue – le « dialogue des civilisations » –, non pas à des fins d'information mutuelle, ou une fois pour toutes par des porte-parole; chacun d'entre nous sur terre participe au modelage des cultures, afin qu'elles se prêtent à une co-existence pacifique. Il s'agit de s'interroger non pas seulement sur la culture que nous avons, mais également sur la culture que nous voulons – une culture adaptée à l'environnement, au développement et à la paix. Dans une culture mondiale multiculturelle.

L'histoire de l'humanité est pavée d'innovations étonnantes, certaines pour le bien, d'autres pour le mal, la plupart pour les deux à la fois. Mais aucune innovation ne naît de rien. Généralement, on combine une ancienne formule et une nouvelle approche, et on y ajoute une nouvelle dimension. Pourquoi ne pas procéder de même pour la culture? Pourquoi ne pas être précisément éclectique et mélanger les plats de façon nouvelle et créative? Pourquoi ne pas combiner la pensée occidentale linéaire et la pensée orientale plus holistique/dialectique (Taoïsme, Bouddhisme)? Pourquoi ne pas combiner les deux versions des désastres survenus dans la région pacifique pour parvenir à une compréhension plus riche des événements? Pourquoi ne pas additionner les approches individuelle et collective de la propriété, voire remettre en cause le concept même de propriété?

Et pourquoi ne pas poser des questions créatives, comme celle – rapportée par Edgar Faure à l'auteur – posée par Zhou Enlai et Edgar Faure lors d'un dialogue précédent la signature d’un traité pour des relations diplomatiques ouvertes. « Quelle est cette cuisine dont la cuisine française est l'ingrédient occidental et la cuisine chinoise la branche orientale… Quel est son goût, d'où vient-elle, quand, comment, par qui, pour qui… »

13. « Multiculturel » inclut-il « multiconfessionnel »?

Mais alors, qu'en est-il de la religion? La religion n'est-elle pas différente? Aujourd'hui, le multilinguisme est promu, notamment dans les communautés multilingues de l'Union européenne. Une langue n'exclut pas l'autre. Pas plus qu'une cuisine n'exclut l'autre – même les Anglo-Saxons fortement monolingues ont appris à apprécier la cuisine « ethnique », parfois davantage que la leur. A ce sujet, il est intéressant de noter cette valeur commune qui s'oppose au mélange de cuisines différentes au cours d'un même repas. Le repas doit avoir une certaine pureté, comme un texte écrit ou parlé. L'éclectisme, le mélange, est souvent perçu comme un manque de maîtrise.

Mais pourquoi pas? Pourquoi ne pas tendre vers une synthèse plus globale, même si cela passe par un peu d'éclectisme? Jusqu'à récemment, les hôtels japonais avaient une salle pour le petit déjeuner japonais et une autre pour le petit déjeuner occidental; aujourd'hui, les deux sont servis dans la même salle, laissant aux hôtes le soin de composer leur mélange très personnel.

Mais la véritable maîtrise japonaise réside dans son multiconfessionnalisme qui combine les composantes culturelles japonaises classiques du shintoïsme, du confucianisme et du Bouddhisme. A cela, on peut ajouter le Christianisme et l'humanisme, le libéralisme et le marxisme. « Je suis juif, chrétien, musulman, humaniste, libéral et marxiste »; ce cas de figure n'est pas possible en Occident. D'une certaine façon, comparée aux autres, la culture japonaise transcende le conflit interculturel en sens inverse, en commençant par la religion, pour ensuite passer aux modes de vie en général – tandis que les langues restent largement derrière.

Cependant, si nous pouvons combiner les idiomes culinaires, les langages verbaux et non-verbaux, pourquoi pas également la sagesse de nos religions? Ci-dessous se trouve ma théorie très personnelle, étayée par six extraordinaires dépositaires de la sagesse, dans la perspective d'une meilleure compréhension de la façon de transformer les conflits sans violence et avec créativité. Je laisse ensuite de côté de nombreux aspects, moins heureux, plus durs, de ces religions.

Première leçon, celle de l'Hindouisme: le « Conflit destructeur » et le « Conflit créateur » – le conflit en tant que source de violence et source de développement. Le travailleur qui intervient en cas de conflit a un troisième rôle, celui de préserver, d'empêcher la violence et de promouvoir le développement.

Deuxième leçon, celle du Bouddhisme: l'origine codépendante – tout croît ensemble dans une causalité mutuelle. Les conflits n'ont ni début ni fin; nous partageons tous la responsabilité de nos actes et de nos échecs; il n'est pas d'acteur unique qui porte seul sur ses épaules la responsabilité et la culpabilité. Vivre selon le principe d’ahimsa: non-violence.

Troisième leçon, celle du Christianisme: la responsabilité de la transformation du conflit réside dans chaque individu – comme moi – ici et maintenant, et dans les décisions individuelles de promouvoir la paix plutôt que la violence.

Quatrième leçon, celle du Taoïsme: tout est yin et yang, bien et mal; l'action choisie peut avoir des conséquences négatives et l'action non choisie des conséquences positives; d'où la possibilité de réversibilité – ne faire que ce qui peut être défait.

Cinquième leçon, celle de l'Islam: la force découle de la soumission, ensemble, vers un objectif commun, y compris la responsabilité concrète du bien-être de tous.

Sixième leçon, celle du Judaïsme: la vérité ne réside pas dans la formule verbale mais dans le dialogue qui n’a ni début ni fin mais qui permet d'arriver à la formule.

Septième leçon, celle de l’humanisme: homo res sacra hominibus, le caractère sacré de la vie humaine, avec bien-être, avec identité, dans la liberté; pour tous. En suivant le vieil adage, je prends mon bien où je le trouve, j'accède au trésor de la sagesse humaine. En Orient, cette pratique a des siècles. Nous n'avons que nos « mono-cultures » à perdre; ne laissons aucune « mono-culture » religieuse nous empêcher de devenir multiculturels. L'avenir du monde dépendra en grande partie de cette transcendance.

14. Synthèse et conclusion

Retraçons brièvement notre histoire. Notre monde compte quelque 10 000 cultures, 2 000 nations (c'est-à-dire des peuples partageant une même culture et un même attachement territorial), peut-être une vingtaine de civilisations (méga-nations) avec des cultures profondes; et un seul fondamentalisme: nous sommes les seuls.

En guise d'hypothèse, imaginons que nous sommes dans une société dans laquelle deux des religions du monde – le Christianisme et l'Islam – se battent pour le pouvoir. Beaucoup se trompent en pensant que le problème réside dans le fait que ces religions sont monothéistes. Premièrement, ce n'est pas le cas du Christianisme, avec quatre divinités pour les versions catholique/orthodoxe et trois pour le protestantisme (la Vierge Marie y joue un bien moins grand rôle). L'Islam et le Judaïsme n'ont ni Saint-Esprit, ni Jésus Christ mi-dieu, mi-homme.

Mais, deuxièmement, et c'est là le problème: les deux revendiquent être la seule foi véritable (le singularisme opposé au pluralisme), et les deux affirment être universellement valables dans l'espace et le temps (Mathieu 28, 18-20, et des formulations similaires dans le Coran). En bref, toutes deux revendiquent leur universalité pour l'éternité et ont attisé des guerres terrifiantes. Le résultat? une sorte de frontière, autrement dit un compromis dans l'espace avec des oscillations anticycliques dans le temps (lorsque l'un contrarie l'autre, l'autre décline; à présent, l'Islam est en expansion).

Pour le néophyte en matière de conflit, deux possibilités se présentent, peut-être trois: soit le Christianisme domine, soit l'Islam prévaut, soit ils se partagent le territoire. Si l'un prévaut, l'autre tombe dans les tréfonds de la société/des esprits. Si l'une disparaît et que ses adeptes sont contraints de rejeter leur identité, il pourrait en découler un stress post-traumatique durable avec des conséquences graves aux plans individuel et collectif.

Mais deux autres possibilités sont envisageables. Première possibilité, une autre religion, plus tolérante, plus apaisante – comme le Bouddhisme – pourrait s'imposer. Deuxième possibilité, les gens pourraient opter pour la sécularisation, peu convaincus par le pharisaïsme extrême des deux religions en conflit. Ensuite: les deux – le moins et le plus..

Une personne – comme l'auteur – pourrait par exemple dire ceci:

Dans le Christianisme, je prends:
- la distinction entre peccato et peccatore, le péché et le pécheur
- le principe du pardon et de l'amour, opposé au rejet et à la haine
- la responsabilité individuelle – ne pas se cacher derrière les autres

Et dans l'Islam, je prends:
- zakat, donner à ceux qui ont besoin
- Coran 8:61: si l'ennemi s'incline devant la paix, fais de même
- Salam – Islam – musulman: soumission à la paix

Six lumières me guident dans la vie. D'autres peuvent faire des choix différents et trouver les sources de sagesse qui les guideront plus sûrement. Le point essentiel est le refus de l'idée que l'éclectisme est interdit. Faire des amalgames est interdit. Que les gardiens de ce monopolisme puriste me laissent en paix!

Mais ceux-ci ont été protégés pendant longtemps par deux signes de désordre mental: l'incapacité à reconnaître la contradiction comme une erreur (« Je suis juif, chrétien, musulman, etc. ») et l'incapacité à ériger des frontières autour d'eux (« Je suis en toi et tu es en moi parce que Dieu est en chacun de nous deux. » – la dernière partie de cette phrase étant plus acceptable!). De telles idées montent de la culture profonde.

Avec ces cinq issues possibles au conflit, nous pouvons choisir parmi plusieurs modèles sociaux: un seul des cinq, deux d'entre eux (dix possibilités), trois d'entre eux (encore dix possibilités), quatre d'entre eux (cinq possibilités), ou aucun – si l'humanité est fatiguée de tous.

Dans le monde d'aujourd'hui, nous célébrons le multilinguisme, le fait de posséder plusieurs langues. Nous célébrons aussi le fait d'être à l'aise dans différents contextes, même inhabituels, bizarres, exotiques. Nous sommes en outre « multivores », car nous apprécions les nourritures et les libations d'autres cultures. Ces trois attitudes sont des façons d'être multiculturels – multiculturalité que l'on retrouve dans les relations les plus intimes, dans les mariages multiculturels. Mais sommes-nous prêts à devenir « multiconfessionnels »?

La thèse est que nous sommes très nombreux à être prêts. Nous ne pouvons prêcher la tolérance, le respect, la curiosité et le dialogue sans prendre quelque chose de « l'autre » religion. Nous ne pouvons mondialiser le marché à l'infini sans, tôt ou tard, mondialiser aussi nos esprits – même si cela paraît difficile pour les fondamentalistes, les authentiques croyants en une unique foi (langue? cuisine?).

Que cela nous enrichisse est indubitable. Mais cela va-t-il résoudre les conflits interculturels, améliorer notre capacité de transformation des conflits? Nous rendre plus pacifiques, moins violents? Nous l'ignorons.

Les Etats sont forts – et les Etats forts croient en leur droit à la guerre. S'ils peuvent faire appel à des personnes multilingues en guise d'espions, ils peuvent aussi utiliser des personnes multiculturelles. D'un autre côté, imaginons que les cultures pacifiques peuvent trouver un lieu de rencontre dans suffisamment de personnes pour former une culture de paix à un haut niveau – mais à cela, une condition: qu'elles soient elles-mêmes conscientes de leur propre transcendance et qu'elles l'exploitent pour faire preuve de davantage d'empathie et de créativité. Cependant, une « nouvelle » culture pourrait se retrouver en opposition avec les cultures anciennes, plus traditionnelles. Et cela pourrait générer plus de conflits qu'en résoudre – comme le Bahaïsme. Les faits sociaux, comme le fait de vivre un mariage multiculturel ou d'être multiculturel, ne suffisent pas; il faut des compétences en matière de conflit.

Mais il y a des ponts entre les têtes – monoculturelles, celles-ci – qui les soutiennent. Et leur propre crise identitaire pourrait se dissoudre dans une identité transcendante de niveau supérieur et, souhaitons-le, moins arrogante.

IV. Action culturelle pour la prévention et la réconciliation

15. Diversité culturelle et dialogue interculturel

Il convient d'établir une distinction entre trois différentes formes de dialogue entre les parties (potentielles) à un conflit violent: le dialogue par médiateur interposé, le dialogue « facilité » par un animateur ou, enfin, le dialogue direct.

Dans le premier cas, les parties ne se rencontrent pas, mais discutent via un médiateur d'égal à égal. Ce dernier doit être suffisamment averti et sage pour gérer cette souvent énorme diversité/contradiction culturelle dans son coeur et dans son esprit, pour ensuite s'engager dans un nouveau dialogue avec les parties afin d'explorer les terrains de coopération et les contradictions en vue de la transformation du conflit. Si nous rejetons la première de nos quatre approches – l'intolérance (section 10 ci-dessus) –, le dialogue est susceptible de déboucher sur n'importe quelle combinaison des trois autres approches: dans ce contexte, il suffit que nous nous tolérions mutuellement, que nous coopérions dans l'esprit d'un respect mutuel et dans la perspective d'un bénéfice mutuel et égal – et dans ces domaines, nous avançons d'un pas et empruntons l'un à l'autre, individuellement et collectivement, construisant des amalgames éclectiques, voire des synthèses.

Dans un dialogue « facilité », les parties se rencontrent, encadrées souplement par un animateur, plus ou moins selon les lignes indiquées ci-dessus. La différence est que tout se passe en public, autour d'une table.

Enfin, dans le cadre du dialogue direct, les parties se rencontrent sans médiateur/animateur, pour trouver leur terrain d'entente. Elles peuvent suivre ou pas les lignes suggérées pour les deux approches précédentes. Le dialogue direct présente l'avantage de permettre aux parties de partager le processus et la responsabilité de son issue.

Si le conflit est fort et qu'il a donné lieu à des violences, il est généralement conseillé de procéder dans l'ordre indiqué: à savoir de commencer par faire intervenir un médiateur, puis un animateur, et enfin de terminer par un dialogue direct. Les parties risquent de ne pas être prêtes pour un dialogue autour d'une table, en public; elles peuvent avoir besoin de s'y préparer.

L'auteur de ce document a encadré bon nombre de dialogues Islam-occident. Deux questions, posées à chacune des deux parties, servaient d'entrée en matière:

- Qu'aimez-vous le moins – chez l'autre? Chez vous?
- Q'aimez-vous le plus – chez l'autre? Chez vous?

Si on laisse de côté l'auto-analyse, l'analyse de l'Autre donnait les résultats ci-dessous:

- « Nous n'aimons pas le fondamentalisme Islamique et le djihad, leur guerre sainte. »
- « Nous n'aimons pas leur guerre juste et leur "fondamentalisme économique". »
- « Nous aimons, par contre, ces multiples Christianismes. »
- « Et pour l'Islam? – – – – – – – – – – – – – – – – (silence) »

Commentaires: on ne peut nier l'existence d'un fondamentalisme Islamique (ex. le Wahhabisme), comme l'illustrent les définitions ci-dessus. Par contre, djihad ne signifie pas saint, mais « effort » en faveur de la foi (la quatrième phase, la petite djihad, est une guerre défensive). Rares sont les Occidentaux qui connaissent leurs propres concepts de « guerre juste » (St Augustin, Thomas d'Aquin), voire de « guerre sainte » (comme les Croisades). Le « fondamentalisme économique » est mieux connu, même si c'est sous un autre nom (aujourd'hui, celui de mondialisation). Mais la résistance Islamique est moins connue. Il ne s'agit pas de la critique marxiste de l'exploitation des travailleurs (Marx n'était pas particulièrement concerné par les consommateurs); mais des relations déshumanisées entre vendeurs et acheteurs, qui échangent des biens et des services contre de l'argent sans faire intervenir le moindre contact humain.

La forte diversité qui caractérise le Christianisme – en particulier le protestantisme qui continue à protester – par opposition à l'Islam (même si cette diversité n'est pas aussi absente qu'aux yeux des Occidentaux) est un point important à ne pas mettre en parallèle avec le caractère indissociable de l'Etat et de la Mosquée.

Mais le véritable noeud de la question est le silence éloquent qui s'installe lorsque les Occidentaux sont invités à se prononcer sur ce qu'ils apprécient le plus chez l'Autre; force est alors de constater une distance, une polarisation, une incapacité à voir le moindre point positif.

En réalité, le facteur essentiel réside dans cette distance particulière que l'on appelle l'ignorance. L'Islam inclut le Christianisme, tandis que le Christianisme exclut l'Islam.

Le 27 novembre 1095, le Pape Urban II prêche pour ce qui sera connue comme la première croisade dans la ville française de Clermont. En 1291, les Croisades se terminent, sans véritable déclaration de paix. Dans l'histoire, celles-ci illustrent comment la religion peut servir de justification à la guerre. Des souvenirs collectifs et une mentalité de croisade persistent, définissant un « Syndrome du Golf » opposant des pays catholiques-protestants à un pays musulman, avec une expérience forte de croisade (le massacre de Bagdad en 1258).

Les 26 et 27 novembre 1995, un dialogue a été ouvert à l'Institut suisse pour le développement à Biel/Bienne, en présence des chefs de file des religions chrétienne et Islamique: l'Ayatollah, le professeur Mohammad Taghi Jafari, Téhéran; le Cheik Ahmad Kuftarou, Grand Mufti de Syrie, Damas; Nuncio, l'Archevêque K. J. Rauber, Berne; Metropolit Damaskinos, évêque de l'Eglise orthodoxe, Genève; ainsi que des universitaires et des membres du clergé.

Le Pape Jean-Paul II a adressé au symposium sa bénédiction – accompagnée d'un message – par l'intermédiaire du Cardinal Angelo Sodano, Secrétaire d'Etat du Saint-Siège: « Le moment est venu de réfléchir à ces événements, afin d'en tirer des leçons essentielles pour aujourd'hui. Sa Sainteté renouvelle l'appel du Concile du Vatican II qui exhortait à un effort sincère en faveur d'une compréhension mutuelle, afin que, pour le bénéfice de tous, chrétiens et musulmans préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socioculturelles qui se trouvent en eux. »

S'est ainsi déroulé un vaste dialogue, parfois très intense, mais toujours guidé par la volonté de parvenir à une plate-forme commune qui reposerait sur davantage que des banalités. Cet événement a été le seul dans son style en dépit de l'importance croissante des relations entre Islam et Christianisme, et le nombre de leurs adeptes: environ 1,5 milliards de chrétiens et 1,3 milliards de musulmans. L'intérêt des médias pour cet événement a été nul.

Communiqué:

« Les adeptes de l'Islam et du Christianisme ont fait aux membres de leur foi respective – et aux autres – les propositions suivantes:

- tenter de comprendre les autres religions comme leurs disciples les comprennent, en tant que condition indispensable à de véritables dialogues;
- produire des manuels scolaires sur l'histoire, l'éducation civique et religieuse, notamment sur l'Islam et le Christianisme – qui soient acceptables par les toutes les parties;
- ne pas violer la liberté d'expression lorsque l'on parle et que l'on écrit sur les autres religions;
- travailler ensemble pour identifier, développer et mettre en pratique une éthique de paix inspirante, la liberté, la justice sociale, les valeurs familiales, les droits de l'homme et la dignité, ainsi que des formes non-violentes de résolution des conflits;
- créer des conseils interconfessionnels permanents afin de promouvoir le respect et la compréhension mutuelle;
- coopérer au-delà des frontières religieuses en Bosnie pour reconstruire le pays;
- discuter avec les responsables des médias dans la perspective de promouvoir des formes de journalisme vecteurs de paix.

En ce jour des 900 ans de l'appel aux Croisades, nous exhortons les chrétiens, les musulmans et tous les autres à aller au-delà de la simple tolérance. Nous devons ouvrir nos coeurs et nos esprits aux uns et aux autres. Au lieu de nous sentir menacés face aux personnes différentes, laissons-nous emplir de la joie d'apprendre, d'enrichir et de nous enrichir, de vivre en paix et de construire la paix. Comme toute chose dans notre monde, les deux plus grandes religions du monde connaissent le développement. Tout en conservant ce message fondamental de dévotion, sachons créer de nouvelles voies, de nouveaux actes et de nouveaux mots. C'est dans l'esprit de la liberté d'interprétation de notre propre religion que peut évoluer le respect authentique pour les autres religions. Que les 900 prochaines années et les suivantes soient une ère d'active construction de la paix dans nos coeurs et nos esprits, concrétisée par nos actes. »

Que 10 000 dialogues s'épanouissent. Mais, ensuite, le but de ce dialogue n'est pas d'imposer sa vision et de battre l'autre partie; le but est que toutes les parties impliquées participent au développement de quelque chose de nouveau. Pour qu'il en soit ainsi, il faut, en chacun de nous, une ouverture sur l'autre; il faut une acceptation mutuelle.

Ce dialogue particulier a été évoqué dans le détail et illustré par un exemple concret. Il en existe d'autres, sans aucun doute. Ils s'organisent tous assez facilement. Mais, le conseil général – comme mentionné précédemment – est de démarrer par un dialogue faisant intervenir un médiateur, dans un espace privé, avant de passer à un dialogue encadré dans un espace public, pour enfin initier un dialogue plus direct, de nouveau dans un espace privé, permettant de développer une coopération plus concrète.

16. Diversité culturelle et réconciliation

Les douze approches de la réconciliation listées ci-dessous ont été jugées intéressantes; mais, il en existe certainement d'autres:

[1] l'approche disculpatoire nature-structure-culture
[2] l'approche réparation/restitution
[3] l'approche excuse/pardon
[4] l'approche théologique/pénitence
[5] l'approche juridique/punition
[6] l'approche origine codépendante/karma
[7] l'approche historique/transmission de la vérité
[8] l'approche mise en scène/revivre
[9] l'approche commune regret/guérison
[10] l'approche commune de la reconstruction
[11] l'approche commune de la résolution du conflit
[12] l'approche ho'o pono pono

Cependant, la culture profonde peut présélectionner ou pré-rejeter les approches de réconciliation. L'obstacle n'est pas insurmontable, mais cela suppose une conscience sous-jacente, une certaine auto-thérapie (section 9 ci-dessus) avant que puissent être pratiquées avec succès certaines approches de réconciliation. L'approche du ho'o pono pono est utilisée en guise d'exemple: un homme dort dans une jolie maison. Il entend du bruit, se lève et capture un jeune homme en possession de dix dollars. Il appelle la police. Le jeune homme est connu des services de police; c'est de toute évidence un « délinquant », et comme ils le disent: « Three strikes and you are dead. » (« A la troisième condamnation, tu es mort » – soit 25 ans d'emprisonnement, ainsi que le prévoit la loi dont il est question.

La scène se déroule à Hawaï. Dans la culture hawaïenne, une tradition – perpétuée par la transmission culturelle – tend à combiner reconstruction, réconciliation et résolution, le ho'o pono pono (qui signifie régler le problème). Ainsi, le propriétaire de la maison où a été commis le vol observe le garçon en pensant aux vingt ans qu'il va passer en prison. Puis il se tourne vers les policiers et déclare: « Bon, laissez-moi régler cette question. » Le bruit court que la soeur du jeune homme est malade, que la famille est trop pauvre pour payer. Chaque dollar compte.

On organise alors un ho'o pono pono. La famille de la victime, les voisins, le jeune homme et ses parents s'assoient autour d'une table. Un modérateur est également présent; il ne fait partie ni des parents ni des voisins, il est le « sage ».

Chacun est invité à présenter sa version des faits de manière sincère; ce qui s'est passé, de quelle façon, et quelle serait la réaction appropriée. La cause du jeune homme est examinée mais, même si elle est défendue, sa méthode n'est pas acceptée. Des excuses sont alors présentées et acceptées; le pardon est demandé et offert. Le jeune va devoir se dédommager de son délit en effectuant quelques heures de jardinage gratuitement. Le riche propriétaire et les voisins vont se mettre d'accord pour participer aux frais médicaux de sa soeur.

A la fin, l'histoire du cambriolage est mise par écrit en des termes acceptables par tous; puis, la feuille de papier est brûlée pour symboliser la fin de l'histoire, mais pas de ses conséquences. En effet, s'ensuit une démarche complexe, encadrée par le sage.

Cette approche met largement l'accent sur la justice réparatrice, et nettement moins sur la justice punitive à laquelle les Occidentaux sont davantage habitués. Voici une brève liste d'hypothèses sur lesquelles se fonde cette approche extrêmement efficace:

[1] L'acte « mauvais/négatif » commis est mal, non seulement au plan de ses effets sur la victime, mais aussi dans ce qu'il révèle au sujet de la communauté dans son ensemble.
[2] Il n'y a pas que la victime à réhabiliter, mais aussi toute la communauté. Si la communauté avait été saine, le délit n'aurait pas été commis.
[3] Le problème, dans la communauté, ne réside généralement pas dans les mauvaises actions perpétrées, mais dans l'absence de bonnes actions – dans les omissions.
[4] Chacun, au sein de la communauté, partage la responsabilité collective.
[5] Le coupable doit porter la charge de son acte, mais la perspective est de le réhabiliter et de le ramener à la communauté, et non pas de l'en détacher.
[6] Il faut des actes de restitution et des excuses pour la victime; à la fois pour les mauvaises actions commises et pour les bonnes actions omises.
[7] L'auteur du délit n'est pas perçu (de façon inhérente) comme le « mal »; son délit est rejeté, mais l'auteur est accepté (tout en étant surveillé).

Là où l'Occident écarte l'auteur du délit-la victime de la communauté et contraint l'auteur à assumer la responsabilité de son acte vis-à-vis de l'Etat et de ses lois via un jugement (où la victime est le témoin), ce cercle polynésien – véritable communauté en miniature – intervient en cas de conflit et règle toutes sortes de problèmes (l'Occident est atomistique, les Polynésiens sont holistiques).

Là où les Occidentaux se concentrent sur les actes commis, les Polynésiens considèrent tout autant les actes d'omission.

Là où les Occidentaux attribuent la culpabilité de façon très inégale (100% à l'une des parties, 0% aux autres), les Polynésiens tendent à privilégier le partage des responsabilités pour « ce qui s'est passé » de façon plus égale, en tenant compte des actes d'omission.

Là où les Occidentaux punissent l'auteur du crime en lui infligeant une peine, les Polynésiens tentent de le réhabiliter aux yeux de la communauté tout en rejetant catégoriquement son acte.

Là où les Occidentaux tendent (encore) à voir l'auteur d'un délit comme un criminel (le « diable »), les Polynésiens mettent l'accent sur l'acte; comme les catholiques sur la distinction péché/pécheur (en principe).

Le syndrome DMA (section 6 ci-dessus) étaye solidement les aspects les plus durs des pratiques judiciaires. Or le ho'o pono pono n'est pas fondé sur l'hypothèse du dualisme, mais sur celle du monisme; nous sommes tous dans la même communauté; personne n'est le Diable ou n'est choisi par lui; il n'y a pas de combat final violent (exil à vie/emprisonnement ou peine capitale), mais un effort immédiat de réhabilitation. Celui qui a mal agi est traité davantage comme un patient que comme un criminel. L'hôpital peut lui aussi être malade, souffrir « d'hospitalitis », et en rendre ses patients responsables.

La dimension la plus délicate du point de vue occidental est probablement le fait d'accorder la même importance, dans le budget moral, à l'acte d'omission qu'à celui de perpétration. Cela est lié (moins à Descartes, davantage à Comte) au positivisme – l'accent sur ce qui existe positivement, sur l'acte commis, et non sur ce qui n'existe pas négativement, l'acte omis – « qui pourrait être n'importe quoi ». En fait non: généralement, ce qui n'a pas été fait – et aurait pu changer la situation – apparaît très clairement.

Comme indiqué, le ho'o pono pono tente de combiner la transformation du conflit – en changeant/restaurant la relation avec la communauté –, la réconciliation par la guérison (« Tu es à nouveau l'un de nous ») et la sortie du conflit (le fait de brûler l'acte à la fin). L'interdépendance mutuelle est une hypothèse sous-jacente, que l'on retrouve d'ailleurs dans le Bouddhisme (connu en japonais sous le nom de engi) et dans l'Ubuntu de la culture zoulou. Autrement dit, on ne peut tracer aucune frontière claire entre toi et moi, entre l'auteur et la victime, en déclarant l'un coupable et l'autre innocent, par exemple. Voilà une autre supposition solidement ancrée à laquelle l'Occident doit s'attaquer.

La justice punitive est compatible avec la culture profonde occidentale. Mais, ce qui est encore plus problématique, c'est la tendance de l'Occident à penser que les punitions font office de réconciliation, que la victime tire une satisfaction de la souffrance du coupable – et que justice a ainsi été rendue. Heureusement, il subsiste quelque diversité dans ce monde.

17. Recommandations et propositions

Ces 24 recommandations et propositions respectent la numérotation des sections de ce texte (pour le raisonnement, se reporter aux sections):

[1a] Les ministres de la Culture pourraient initier un concours visant à récompenser les meilleurs ouvrages grand public sur la gestion des conflits – illustrant différentes cultures. Les ouvrages pourraient aussi traiter de la colère et de la violence dans la vie quotidienne, et de la façon de les gérer.

[1b] Les ministres de la Culture pourraient lancer un concours visant à récompenser les meilleurs livres pour les 6-12 ans consacrés à la gestion des conflits – basés sur des histoires et des anecdotes inspirées des différentes cultures.

[2a] Les ministres de la Culture, avec les ministres de l'Education, pourraient proposer un concours pour évaluer les programmes scolaires consacrés à la vie dans les situations de conflit et la gestion, en particulier des conflits interculturels, avec des exemples. Ils pourraient exhorter les auteurs des livres d'histoire à présenter les cultures guerrières, fondées sur le revanchisme et le triomphalisme, et leurs dangers, de même que les cultures de paix, en soulignant les vertus de la coexistence pacifique à travers les frontières, et leurs promesses.

[3] Les ministres de la Culture pourraient organiser une série de dialogues/colloques entre cultures, afin de favoriser une meilleure compréhension de la façon dont les autochtones et les étrangers lisent les messages profonds véhiculés par les textes culturels (y compris la musique, les arts et la cuisine), afin de favoriser l'auto-réflexion et l'amélioration.

[4a] Les ministres de la culture pourraient inviter des experts à identifier les principaux vecteurs de la gestion violente des conflits (comme la corrida) dans les diverses cultures, afin de favoriser l'auto-réflexion et l'amélioration.

[4b] Les ministres de la Culture, en collaboration avec les ministres du Sport/de la Jeunesse, pourraient initier une conférence pour l'échange et la diffusion de jeux coopératifs.

[5] Les ministres de la Culture pourraient initier une conférence avec les principaux chefs de file religieux sur des thèmes tels que: « Nous sommes tous des Etres Choisis, choisis pour vivre en liberté, dans l'égalité et la tolérance, avec nos frères et nos soeurs; personne n'est davantage choisi. »

[6] Les ministres de la Culture pourraient organiser une conférence des religions sur l'eschatologie, afin d'identifier les images les plus pacifiques de l'avenir.

[7] Les ministres de la Culture pourraient organiser une conférence sur la futilité de la construction d'empires interculturels asymétriques.

[8] Les ministres de la Culture pourraient nommer un groupe d'experts chargé d'identifier les aspects dangereux des cultures profondes – en guise de mise en garde.

[9a] Les ministres de la Culture pourraient initier un concours désignant les monuments vecteurs d'idées pacifiques, afin de les faire connaître partout.

[9b] Les ministères de la Culture pourraient lancer un concours sur les noms de rue véhiculant des idées pacifiques, afin de promouvoir leur diffusion.

[10] Les ministres de la Culture pourraient inviter les cultures européennes non représentées (5-6 en France, mais aussi en Espagne et au RU), afin qu'elles comparent leurs histoires et leurs situations, dans le but de faire des propositions en faveur de niveaux plus élevés de tolérance et de dialogue dans l'espace culturel européen.

[11] Les ministres de la Culture pourraient promouvoir la collecte d'histoires sur l'expérience d'enrichissement vécue par des personnes multiculturelles – polyglottes, polylocales, polyvores, polyconfessionnelles –, sur la façon dont elles ont accédé à ce multiculturalisme et sur leur rôle de ponts.

[12] Les ministres de la Culture, avec les ministres de l'Education, pourraient encourager les écoles à inviter des immigrés de la communauté, afin qu'ils fassent découvrir leurs cultures aux élèves et la façon dont ils les vivent; et qu'ils leur enseignent quelques bases de leurs langues, coutumes et religions.

[13a] Les ministres de la Culture pourraient prévoir un cadre afin que les Japonais expliquent comment shintoïsme, confucianisme, Bouddhisme et Christianisme coexistent au Japon et dans beaucoup de Japonais.

[13b] Les ministres de la Culture pourraient organiser un concours visant à récompenser les meilleurs repas multiculturels, dans les familles et les restaurants.

[14] Les ministres de la Culture pourraient lancer une étude empirique sur la façon dont fonctionne le multiculturalisme aux niveaux personnel et social.

[15a] Les ministres de la Culture, avec les ministres de l'Intérieur, pourraient prendre des mesures visant à organiser des conseils d'alerte rapide, de transformation et de résolution des conflits, à tous les niveaux – mondial, national, régional, local.

[15b] Les ministres de la Culture pourraient produire une anthologie des aspects les plus modérés et générateurs de paix des plus grandes religions du monde – sélectionnés par des croyants de ces religions.

[15c] Les ministres de la Culture, avec les ministres de l'Education, pourraient promouvoir et soutenir les écoles créées dans la perspective de préparer les élèves au choc de la mondialisation, sachant qu'Internet est déjà en avance sur les systèmes scolaires. Le marché sera mondialisé, mais aussi nos cerveaux (par les langues), nos estomacs (par la nourriture) et nos coeurs/âmes (par la religion). Les enseignants doivent aussi se préparer à devenir des exemples, et leur savoir doit porter au-delà de leurs pays – comme déjà il a dû porter au-delà de leurs collectivités locales.

[16a] Les ministres de la Culture, avec les ministres de la Justice, pourraient organiser des conférences de haut niveau afin de comparer les avantages et les inconvénients des processus occidentaux, du ho'o pono pono polynésien, de la Commission sud-africaine de la vérité et de la réconciliation, et des approches prônées dans les manuels scolaires allemands.

[16b] Les ministres de la Culture pourraient inviter des Polynésiens (et d'autres) à rencontrer leurs homologues européens, afin qu'ils leur expliquent la technique de réconciliation du ho'o pono pono.

[17] Les ministres de la Culture pourraient encourager les citoyens des Etats membres à faire parvenir d'autres recommandations/propositions, et récompenser les idées les plus intéressantes.

Références

Références pour l'approche Transcend:

Conflict Transformation by Peaceful Means, Genève: ONU, 1998, 37pp.

3R: Reconstruccion, Resolucion, Reconciliacion, Gernika, 1998; également disponible en anglais sur www.transcend.org (septembre 2002)

(avec CG Jacobsen): Searching for Peace, Londres: Pluto, 2000, 290pp.
Deuxième édition, avec Kai Jacobsen, Londres: Pluto, 2002

Conflict Transformation by Peaceful Means, Genève: ONU, 2000, 189pp.

Padova, juin 2002
Alfaz del Pi, août 2002

Curriculum vitae

Johan Galtung, Dr h.c. mult, Professeur d'études pour la paix, Directeur de Transcend, Réseau pour la paix et le développement.

Né en 1930, à Oslo (Norvège)
Doctorat de mathématiques et de sociologie
Fondateur de l'Institut International de Recherches sur la Paix (Oslo, 1959)
Fondateur du Journal of Peace Research (1964

Publications récentes:

The Way is the Goal: Gandhi Today, Ahmedabad 1992/98, 224pp.
Global Glasnost (with Rick Vincent), New Jersey 1992, 271pp.
Buddhism: A Quest for Unity and Peace, Colombo 1993, 138pp.
Eurotopia: Die Zukunft eines Kontinents, Wien 1993, 179pp.

Nach dem kalten Krieg: Jesus oder Barabbas, Zuerich 1993, 160pp.
Human Rights In Another Key, Cambridge: Polity 1994, 184pp.
Frankfurt: Suhrkamp 1994; Milano: CreaCommercio 1997; Oslo:
Humanist 1997; Lisboa: Inst Piaget 1998; Istanbul: Metis 2000.
Taiwa: Heiwaeno Sentaku (Dialogue: Choose Peace, avec Daisaku Ikeda)
Tokyo: Mainichi 1995, 376pp.; London: Pluto 1995; Milano: Crea-
Commercio 1996; Seoul: Shin Young 1997; Bangkok: Kled Thai 1997.
Investigaciones teoricas: Sociedad y Cultura Contemporanea,
Madrid: Tecnos y Inst de Cultura Juan Gil Albert 1995, 464pp.
Peace By Peaceful Means, London, New Delhi: SAGE 1996, 280pp.
Opladen: Leske&Burkhardt, Seoul 2000; Milano: Esperia 2000.
Global Projections of Deep-Rooted U.S. Pathologies, Fairfax: ICAR,
George Mason University 1996, 52pp.
Macrohistory and Macrohistorians, with Sohail Inayatullah,
Westport CT, London: Praeger 1997, 274pp.
Der Preis der Modernisierung, Wien: ProMedia 1997, 215pp.
Conflict Transformation By Peaceful Means, Geneva: UN 1998, 37pp.
Die andere Globalisierung, Muenster: Agenda Verlag 1998, 254pp.
3R: Reconstruccion, Resolucion, Reconciliacion, Gernika, 1998
Nippon wa Kikika (Is Japan in A Crisis?, avec Ikuro Anzai),
Kyoto: Kamogawa 1999, 124pp.
Die Zukunft der Menschenrechte, Frankfurt: Campus/Expo 2000, 248pp.
(avec CG Jacobsen): Searching for Peace, London: Pluto 2000, 290pp.
Conflict Transformation By Peaceful Means, Geneva: UN 2000, 189pp.
Johan uten land (autobiography), Oslo: Ascheoug 2000, 432pp.

Distinctions:

Right Livelihood Award (aka Alternative Nobel Peace Prize), 1987
Socrates Prize for Adult Education, 1990
Bajaj International Award for Promoting Gandhian Values, 1993
Norwegian Literary Prize Brage, 2000
Norsk Sosiologforenings Hederspris, 2001
Dr honoris causa, University of Tampere, 1975, peace studies
Dr honoris causa, University of Cluj, 1976, future studies
Dr honoris causa, Uppsala University, 1987, social sciences
Dr honoris causa, Soka University, Tokyo, 1990, peace/buddhism
Dr honoris causa, Universitaet Osnabrueck, 1995, peace studies
Dr honoris causa, Universita di Torino, 1998, sociology of law
Dr honoris causa, FernUniversitaet Hagen, 2000, philosophy
Dr honoris causa, Universidad de Alicante, 2001, sociology
Profesor honorario, Universidad de Alicante, Alicante, 1981
Honorarprofessor, Freie Universitaet Berlin, 1984-1993
Honorary professor, Sichuan University, Chengdu, 1986
Honorarprofessor, Universitaet Witten/Herdecke, Witten, 1993

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