Réunion informelle des Ministres de la culture: «Le nouveau rôle et les nouvelles responsabilités des ministres de la culture pour initier le dialogue interculturel» - Strasbourg, les 17 et 18 février 2003 

Allocution du Dr Antun Vujic, Ministre de la Culture de Croatie au sujet de la Déclaration sur le dialogue interculturel

À la Conférence sur la culture et le conflit, qui s'est tenue à Dubrovnik en 2001, nous avons essayé - lors d'une série de discussions - de repérer ce qui sépare les conflits culturellement productifs de ceux qui conduisent à la violence. Ce faisait, nous avons dégagé une ébauche de solution consistant à distinguer entre la culture comme idéologie, c'est-à-dire représentant des valeurs particulières au nom d'une politique, de la culture recouvrant d'authentiques valeurs culturelles. Il s'agirait là d'une solution simple si l'idéologie elle-même - et notamment les idéologies en tant que telles - n'étaient pas elles aussi des produits de la culture.

En d'autres termes, la culture est duale, puisque d'un côté, elle représente des valeurs universelles à travers lesquelles nous sommes capables de percevoir d'autres cultures, tandis que de l'autre, elle recouvre nos manières particulières d'organiser nos vies, nos valeurs et notre discours. C'est pourquoi il est essentiel d'établir une distinction entre la culture universelle et les cultures particulières.

La Déclaration a pour objet de sauvegarder ces valeurs particulières et la diversité de leurs manifestations au nom des valeurs universelles, c'est-à-dire au nom de la culture universelle, qui permet de percevoir la diversité et qui, en ce qui concerne les jugements de valeur, reconnaît l'égalité de valeur des différentes cultures. Cette attitude, qui consiste à reconnaître la pluralité des cultures, à en permettre la communication et à en accepter les diverses formes et manifestations, est une réussite de la civilisation, et il nous faut continuer à la développer. On se rappelle l'époque point si lointaine où notre culture européenne méprisait des cultures et civilisations aussi riches que celles de l'Inde, de l'Amérique ou de l'Afrique. C'est pour cette raison même qu'il importe tant que le Conseil de l'Europe adopte cette déclaration, dont le but est de prévenir toutes les formes d'intolérance, de violence ou d'injustice entre les cultures.

La culture présente parfois des aspects très paradoxaux. Au point de vue du pouvoir, elle est à la fois sans la moindre importance et extrêmement importante. Il peut s'agir aussi bien d'une vidéocassette introduite dans un magnétoscope que d'une cause de guerres interminables. La culture est présente dans nos vie de façon incroyablement variée, puisqu'elle va des arts en tant qu'expression la plus raffinée de l'esprit à des choses aussi triviales que l'usage du savon. Il va de soi qu'une seule déclaration ne saurait épuiser le sujet d'une notion aussi complexe et possédant d'aussi nombreuses définitions.

Néanmoins, la Déclaration sur le dialogue interculturel et la prévention des conflits renvoie à tous les sens de la notion de culture, car c'est l'ensemble de ceux-ci qui lui confère toute sa signification. En d'autres termes, la culture comme mode d'organisation symbolique de la vie autorise, dans l'un de ses sens, une infinie diversité, et cette même diversité s'exprime dans la totalité de l'activité humaine, de l'art à la production en passant par les échanges et la communication. S'agissant d'activités humaines à l'occasion desquelles se manifestent des différences inévitables entre les uns et les autres, les conflits sont toujours possibles.

L'opposition des points de vue, la volonté de passer par-dessus l'opinion d'autrui et le désir de créer des valeurs nouvelles sont immanents à la culture, de sorte qu'on serait bien en peine de percevoir la culture comme non conflictuelle. Indépendamment de ce fait, il faut tracer une frontière, comme on l'a fait dans la déclaration dont nous sommes saisis, à l'endroit précis où le conflit va au-delà du heurt des opinions, des idées, des méthodes et des concepts pour dégénérer en violence, en intolérance et en injustice. Il semble que le conflit créateur peut se distinguer du conflit violent par la notion même d'immanence et d'authenticité, de sorte que la culture en tant que signe, image, sens, valeur, identité, solidarité devient parfois un vulgaire enjeu du combat politique, quelque chose qui n'est pas immanent à la culture et qui, dans ce cas, prend un tour négatif. On peut envisager cela sous un angle portant à croire que la culture perd autant en sublimité qu'elle gagne en applicabilité.

La véritable profanation de la culture qu'est l'applicabilité de celle-ci dans les systèmes politique et économique, permet à la diversité culturelle de devenir la source d'un autre type de conflit, en premier lieu parce que les conflits inhérents à la culture finissent non pas en violence, mais en provocation artistique ou rhétorique. Dès lors que ces provocations sont mises au service d'une mobilisation des masses ou de certains groupes dans le but d'éradiquer la diversité, on ne peut plus parler le langage de la culture, car on ne trouve plus en lui les dispositifs conceptuels permettant de réagir à la violence et à l'injustice.

C'est pourquoi la Déclaration visant à promouvoir le dialogue entre les cultures est nécessaire non seulement en tant qu'acte politique, mais aussi en tant qu'acte culturel. Nous avons besoin d'elle en tant qu'acte politique parce seule l'action politique nous permet de prévenir une manipulation politique de la diversité culturelle. Les mesures fondées sur ce genre de manipulation sont bannies depuis assez longtemps de la vie politique européenne, bien que les formes sous lesquelles de telles manipulations peuvent se manifester dénotent parfois une grande imagination, d'où la nécessité absolue de se méfier d'elles non seulement en général, mais aussi en particulier.

De plus, la Déclaration s'impose en tant qu'acte politique parce que l'incorporation en elle du principe de diversité représente un stimulant pour les valeurs culturelles authentiques tout en faisant obstacle à la manipulation culturelle, politique et idéologique de la culture.

Je tiens à achever mon intervention comme j'ai commencée, c'est-à-dire en rappelant qu'à la Conférence sur la culture et le conflit, nous sommes parvenus à la conclusion que les cultures représentaient à bien des égards une base et un facteur uniques de développement au sens général du terme. Or, cela coïncide parfaitement avec la conclusion de la Déclaration.