Réunion informelle des Ministres de la culture: «Le nouveau rôle et les nouvelles responsabilités des ministres de la culture pour initier le dialogue interculturel» - Strasbourg, les 17 et 18 février 2003 

Discours de Katérina Stenou, directrice de la division des politiques culturelles et du dialogue interculturel (Secteur de la culture de l’UNESCO)

Madame la Présidente,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureuse d’avoir l’opportunité de m’exprimer, au nom du Directeur général de l’UNESCO, Monsieur Koïchiro Matsuura, devant une audience si distinguée, rassemblant des Ministres de la culture autour du thème du dialogue interculturel, conçu comme gage de paix et comme moyen essentiel de la prévention de conflits, thème brûlant dans le contexte international actuel.

A l’heure où l’intolérance et le fondamentalisme font un retour offensif dans bien des régions du monde, parmi lesquelles l’Europe, toutes les raisons d’une mobilisation massive en faveur de la mise en dialogue de notre diversité créatrice se trouvent réunies. Nous sommes en effet confrontés à de nouveaux défis, nombreux et contradictoires. Ici, les préjugés et l’ignorance apparaissent revêtus de l’habit vertueux des droits culturels, là des identités ethniques, nationales ou religieuses sont forgées pour nourrir des conflits et ruiner tout espoir de dialogue.

L’UNESCO, dont le mandat consiste en la promotion de la «féconde diversité des cultures», met un excellent outil d’orientation à votre disposition : la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée à l’unanimité par la Conférence générale, immédiatement après les événements du 11 septembre 2001. La Déclaration a pour objectif, en préservant la diversité culturelle comme un trésor vivant et donc renouvelable, de prévenir les monologues ou les fondamentalismes, qui stigmatisent «l’autre» comme un étranger et, en tant qu’étranger, comme un ennemi potentiel.

Nous voici au coeur du sujet. La diversité culturelle garantit un enrichissement mutuel pour l’avenir de l’humanité parce que, plus que source d’innovation, de créativité et d’échanges, elle est source de dignité. Pour autant, la diversité culturelle ne constitue pas un dépôt immuable qu’il suffirait de conserver : elle est le site d’un dialogue permanent et fédérateur entre toutes les expressions culturelles, c’est la reconnaissance de ce dialogue quotidien comme principe fondateur qui doit être affirmée et préservée.

De la sorte, il existe entre la diversité et le dialogue une relation constante de réciprocité. Le lien causal qui les unit ne peut être dénoué sous peine de compromettre la durabilité du développement. C’est ce processus, exercé au quotidien, qui fait de la diversité culturelle un langage commun de l’humanité pouvant être compris et parlé par tous. Ainsi définie, cette diversité implique la découverte de la présence de l’autre en soi, étant donné que chaque culture, comme chaque individu, rencontre dans les autres une parcelle irremplaçable de sa propre humanité. Dans ce contexte, "dialogue des cultures" veut dire dialogue entre des individus qui puisent dans des cultures différentes les ingrédients de leur identité. Pour que ce dialogue réussisse, il faut reconnaître l'existence et la dignité de l'autre; ce faisant, on valide, on légitime cette altérité; enfin, il faut accepter que le dia-logue constitue un acte "dramatique" – au sens étymologique grec du terme – car en dialoguant, on prend l'immense risque d'être transformé par le processus.

Loin de diviser, la diversité culturelle unit les individus, les sociétés et les peuples, en leur faisant partager un fonds constitué de patrimoines immémoriaux, d’expériences actuelles et de promesses d’avenir. C’est ce fonds commun dont chacun est à la fois contributeur et bénéficiaire, qui garantit la durabilité d’un développement pour tous.

C’est ce constat qui est justement reflété dans l’article 2 de notre Déclaration : « Dans nos sociétés de plus en plus diversifiées, il est indispensable d’assurer une interaction harmonieuse et un vouloir vivre ensemble de personnes et de groupes aux identités culturelles à la fois plurielles, variées et dynamiques. Des politiques favorisant l’inclusion et la participation de tous les citoyens sont garantes de la cohésion sociale, de la vitalité de la société civile et de la paix. Ainsi défini, le pluralisme culturel constitue la réponse politique au fait de la diversité culturelle. Indissociable d’un cadre démocratique, le pluralisme culturel est propice aux échanges culturels et à l’épanouissement des capacités créatrices qui nourrissent la vie publique ».

En d’autres termes, la diversité culturelle est à la source même de l’aptitude humaine au développement : nous pensons par associations d’images, nous identifions en confrontant les modes de vie ; nous décidons en choisissant parmi différentes options ; nous grandissons en reconstruisant notre confiance, de manière toujours renouvelée, grâce au dialogue. Nous faisons appel à la diversité culturelle non pas en tant que source de divertissement, mais surtout en tant que site d'avertissement.

Pour aborder le nouveau départ que votre réflexion préfigure, et réagir avec efficacité aux défis extraordinaires que représentent la durabilité, les techniques de gouvernance et les modalités du «  vivre ensemble » à l’ère de la mondialisation, il faut instaurer une coopération mondiale qui consolidera la place de la culture, issue des legs et des rêves de toute l’humanité, de la somme de ses compétences, de ses connaissances et de sa sagesse. Car aujourd’hui, comme l’explique le deuxième Rapport mondial sur la culture de l’UNESCO, « il ne s’agit plus d’une mondialisation permettant à la diversité culturelle d’atteindre une certaine continuité du développement ; au contraire, la diversité est la condition même sans laquelle la mondialisation ne pourra perdurer ».

L’UNESCO n’a pas fini de tirer toutes les conséquences logiques de l'évolution de son programme "Culture de la paix" et de cette Déclaration dont plusieurs commentateurs ont souligné que l’importance égale celle de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Comme vous le savez, l’UNESCO est aujourd’hui sollicitée de préparer un instrument international contraignant, afin de garantir l’espace et la liberté d’expression de toutes les cultures du monde. L’UNESCO ne cherche pas, à travers cet exercice, à identifier, isoler et préserver chaque culture, mais au contraire à renforcer la dynamique du dialogue interculturel, seul capable d’éviter le ghettoïsation, de contrecarrer les dérives identitaires et, donc, de prévenir les conflits.

La nécessité de concevoir un grand chantier du dialogue des cultures est impérative. Ce chantier doit prendre en compte non seulement les fondements historiques de chaque culture mais aussi une analyse actualisée des aspirations des individus et des groupes. C’est ainsi que le recours au culturel de plus en plus constant pour pallier les carences démocratiques, ou pour répondre aux malaises sociaux, trouvera sa pleine justification. La culture, trop souvent considérée comme cause de conflits, lorsqu’elle est instrumentalisée à des fins partisanes, que celles-ci soient ethniques, religieuses ou autres, doit devenir facteur de paix aux termes d’une construction volontariste d’un dialogue permanent.

Ces propos incantatoires, nous les attendons, certes, depuis longtemps, et ils risquent, par leur répétition, d’affaiblir la crédibilité de la cause qu’ils servent. Mais le contexte actuel impose une série de mesures urgentes, tant au niveau international qu’au niveau régional. Votre présence ici est la preuve que, pour la première fois, le débat ne sera pas confiné à un petit nombre d’initiés, représentants de la société civile ou chercheurs, mais sera traité au plus haut niveau par des responsables des politiques culturelles nationales. Ceci nous fait espérer que, dans chaque pays d’Europe, le dialogue pourra irriguer l’ensemble des institutions que vous gérez, qu’il s’agisse du monde de l’édition, de l’audiovisuel, des musées, des médias, pour ne citer que quelques champs privilégiés.

L’UNESCO, qui a récemment resserré ces liens en créant une nouvelle Division des politiques culturelles et du dialogue interculturel, dont j’ai la charge, attend beaucoup des résultats de votre rencontre. Comme vous le savez, les objectifs que nous nous sommes fixés sont :

- démontrer les effets bénéfiques de la diversité culturelle par la reconnaissance des emprunts, la valorisation des échanges et des interactions des différences : il s’agit d’infléchir les discussions et les écrits sur la diversité culturelle, souvent présentée – au moins implicitement – comme un mal nécessaire, comme une contrainte dont il faut s’accommoder et que les gouvernements doivent aménager le mieux possible.

Toutefois, lorsqu’il arrive que la diversité soit présentée comme un phénomène positif, comme un enrichissement ou un facteur de développement, il s’agit le plus souvent d’énoncés trop vagues, non suivis de démonstrations ni d’illustrations. C’est là une lacune très importante qui affaiblit les plaidoyers. Il s’agira de prouver, par les démonstrations et les illustrations nécessaires, que la diversité culturelle constitue une source d’enrichissement pour la société en révélant un spectre étendu de visions du monde, d’éclairages, d’idéologies et de sensibilités créatrices qui permettent à chaque citoyen plusieurs projets de vie aussi bien individuels que collectifs.

- promouvoir le principe «apprendre à vivre ensemble sans perdre le sentiment d’appartenance» : il est aujourd’hui urgent de passer de l’exaltation de la diversité à la construction du pluralisme. En effet, le pluralisme n’est pas uniquement reconnaissance de la pluralité qui se réfère à un monde d’objets et de concepts ; il reconnaît le rôle dynamique de l’individu, avec ses appartenances plurielles dans la construction d’une société cohérente et interdépendante. Le « vivre ensemble » met les citoyens sur un pied d’égalité et dans le respect des différences : l’égalité est indispensable pour se parler, se comprendre, travailler côte à côte, mais les différences restent incontournables pour stimuler et révéler la singularité. Il est urgent de construire une vision positive du pluralisme afin de résorber les situations de tensions par des mécanismes régulateurs et stabilisateurs.

Nous serons particulièrement attentifs à l’expérience régionale en grandeur réelle que nous offrirons vos travaux.

Mesdames et Messieurs, je voudrais, pour conclure ces propos, citer un auteur français, Claude Lévi-Strauss : « La chance qu’a une culture de totaliser cet ensemble complexe d’inventions que nous appelons une civilisation est fonction du nombre et de la diversité des cultures avec lesquelles elle partage une commune stratégie ». C’est cette stratégie que vous êtes en train de forger.

En vous souhaitant un fructueux débat, je vous remercie de votre attention.