Réunion informelle des Ministres de la culture: «Le nouveau rôle et les nouvelles responsabilités des ministres de la culture pour initier le dialogue interculturel» - Strasbourg, les 17 et 18 février 2003 

Du Colloque d’Experts «Dialogue au service de la communication interculturelle et inter-religieuse» au projet de Déclaration pour «le dialogue interculturel et la prévention des conflits»

Jean Petaux, expert

Il me revient en mémoire, à l’orée de cette introduction aux thèmes du présent Colloque Ministériel un dessin célèbre d’un grand caricaturiste français aujourd’hui décédé qui publia, chaque semaine, son croquis dans les colonnes de l’hebdomadaire français «L’Express», des années 60 aux années 90. Il s’appelait TIM. Le dessin auquel je fais allusion était terriblement simple : il concernait l’attitude d’une grande puissance, au lendemain immédiat de la guerre qui l’avait opposée à un Etat du Sud-Est asiatique pendant près de dix années. On y voyait un bombardier géant larguant son chapelet ininterrompu de bombes au napalm et le dernier objet qui sortait de la soute de l’avion était une trousse de la Croix-Rouge. Manière de dire qu’après la guerre cette grande puissance proposait quelques mesures de réparation.

On me dira : «quel rapport avec cette rencontre des Ministres européens responsables de la Culture ?». A priori aucun. Hormis que nul ne sait encore si l’histoire ne va pas connaître une de ses répétitions tragiques prouvant aux hommes, encore une fois, qu’à ne rien retenir du passé on se condamne à le revivre, pour citer la première phrase que le visiteur découvre en pénétrant dans le premier bloc du Museum International d’Auschwitz. A priori aucun rapport, sauf si l’on considère que cette trousse de la Croix-Rouge dessinée par TIM est l’avatar métaphorique de la culture : ce que l’on envoie après les guerres, pour tenter de cautériser les plaies et de réconcilier les coeurs.

Tel n’est pas le but de la démarche entreprise par le Conseil de l’Europe, depuis plusieurs mois, en matière de dialogue interculturel. Il ne s’agit plus de considérer la culture comme le pansement des blessures des peuples ou la thérapie généreuse des tragédies humaines. Il convient, tout simplement, d’inverser totalement les termes de la dialectique : la régulation ex-post n’interdirait plus la prévention a priori, la réconciliation en aval serait d’autant plus facile que le dialogue en amont n’aurait jamais été rompu, la trousse de la «Croix-Rouge» tomberait avant la première bombe. D’aucuns considéreront que les événements qui se déroulent dans l’actualité la plus « chaude » donnent à ces propos liminaires un caractère manifestement surréaliste et malheureusement inapproprié. C’est oublier que ce qui est paradoxal n’est pas fallacieux. Et que ce qui survient un jour n’est pas irrémédiablement advenu, sous peine de quoi l’Edit de Nantes n’aurait pas existé et la commission «Vérité et Réconciliation» dans l’Afrique du Sud de Nelson Mandela non plus.

Les Ministres européens responsables de la Culture ont-ils un rôle à jouer dans la prévention des conflits ? Telle est la question fondamentale qui se pose à tous ici présents. Telle est la question que le Conseil de l’Europe a choisi d’inscrire parmi ses priorités, depuis 2001, par différentes voies et à travers plusieurs modalités concrètes.

Il est indéniable que les premiers travaux organisés sous l’égide du Conseil de l’Europe, au début des années 2000, consacrés à la question du dialogue interculturel et à la prévention des conflits sont passés quasiment inaperçus et ne concernaient pratiquement personne. Et puis les événements se sont précipités. Des expressions souvent totalement banalisées, galvaudées, empruntées à des thèses scientifiquement discutables, historiquement farfelues et politiquement normatives comme «choc des civilisations», «guerres de religions», «conflit entre le bien et le mal», «affrontement des croyances», ont remplacé les analyses sérieuses, approfondies et documentées. Jusqu’à ce que quelques organisations, quelques groupes, quelques intellectuels se lèvent et tentent de poser enfin les prolégomènes sérieux d’une discussion tangible.

Le Conseil de l’Europe, cette organisation de la «ni-vieille-ni-jeune Europe», cette organisation européenne tout simplement, la première de toutes les organisations européennes d’ailleurs par l’antériorité et le nombre de ses membres, associé à certaines institutions non-européennes comme la Japan Foundation par exemple, a été de ces grandes institutions qui ont voulu baliser le débat d’idées différemment qu’à coup d’anathèmes et de formules toutes faites.

Pourquoi cette initiative est-elle née en Europe ? Peut-être parce que comme l’a souligné le rapporteur général du colloque d’experts d’octobre 2002, Necil Nedimoglu : «Si le dialogue interculturel et la prévention des conflits est une question mondiale, l’Europe, qui a une tradition à la fois judéo-chrétienne et islamique, est le cadre idéal pour traiter cette question. Il faut mettre au point une méthodologie novatrice et une approche plus cohérente et intégrée».

Pourquoi cette initiative a-t-elle vu le jour au Conseil de l’Europe ? Il n’y a pas de hasard : c’est parce qu’il est né de la plus grande des «guerres civiles européennes» que le Conseil de l’Europe a su, avant d’autres, que le conflit se fait violent quand le dialogue interculturel disparaît et que la construction de la paix se fait davantage en échangeant des livres que des produits détaxés, des marchandises et des capitaux. C’est aussi pour cela que le Conseil alors que s’effondrait l’ordre apparemment éternel de Yalta, a été la première institution européenne à ouvrir ses portes à tous les Etats européens, en 1990.

C’est cette démarche qui a donc conduit le Conseil de l’Europe, entre le 7 et le 9 octobre 2002, à organiser, dans ses murs, une rencontre d’une exceptionnelle qualité, réunissant plus d’une centaine d’experts internationaux, universitaires et responsables religieux, acteurs politiques et culturels, diplomates et scientifiques, pas seulement européens, représentant, pour certains, des organisations inter-gouvernementales et/ou non-gouvernementales, pour d’autres leur seule voix, comme autant d’autorités morales dont le vécu, la praxis, la réflexion leur conféraient une incontestable pertinence et une indiscutable valeur.

Ce colloque intitulé «Dialogue au service de la communication interculturelle et inter-religieuse» a permis de mettre en évidence quatre propositions essentielles :

il faut encourager la diversité car elle permet le dialogue;
il faut dialoguer sur ce qui constitue les désaccords et les différences;
la culture et la religion sont souvent instrumentalisées comme outils de conflits alors que ceux-ci sont causés, presque toujours, par des enjeux économiques, politiques, sociaux;
il faut construire des structures pérennes susceptibles de favoriser la prévention des conflits en utilisant les symboles sources de prises de conscience et les consciences à même de développer les symboles comme repères du dialogue interculturel.

Les conclusions des différents ateliers, celles du rapporteur général du colloque, la synthèse analytique des débats que j’ai eu la responsabilité de rédiger, ont toutes convergé vers un constat partagé aussi bien par le Secrétaire général du Conseil de l’Europe que par les Ministres des Affaires étrangères des Etats-membres : les Ministres européens en charge des affaires culturelles, sans outrepasser leurs domaines de compétence, sans ignorer les actions de leurs autres collègues ministres, ont désormais une responsabilité nouvelle : ils doivent mettre en oeuvre les éléments d’une réflexion argumentée à l’échelon européen visant à fonder les termes d’un dialogue interculturel dans le respect de la diversité culturelle.

Dans cette perspective, l’objectif du projet de Déclaration soumis pour examen et discussion au Colloque ministériel des Ministres européens responsables des affaires culturelles qui débute ce matin, apparaît limpide :

«définir un cadre de coopération européen assurant d’une part les conditions permettant la promotion de la construction d’une société interculturelle fondée sur le dialogue interculturel dans le respect de la diversité culturelle, et tendant, d’autre part à gérer et maîtriser les conflits, prévenir les conflits violents et favoriser la réconciliation post-conflits, par la mise en oeuvre de programmes d’actions culturelles, associant toutes les générations et visant les rapprochements et la confrontation positive entre les cultures et le développement d’échanges entre les cultures (dans toutes leurs composantes, y compris religieuses)».

Une des questions centrales que je me suis posé, en tant que rédacteur de l’avant-projet de Déclaration, texte discuté par les représentants des Ministres, en décembre 2002, à Paris, portait sur la dimension plus particulièrement inter-religieuse du dialogue interculturel. Il est apparu important de ne pas isoler cet aspect pour éviter de le stigmatiser. Il a été convenu, au contraire, de le considérer comme une des facettes du dialogue interculturel, avec d’autres. Il s’agissait aussi de ne pas confondre les missions et les domaines de compétences des responsables des affaires culturelles, dans la diversité des Etats-membres avec celles d’autres autorités ministérielles, institutionnelles, philosophiques, directement concernées par exemple par les questions religieuses. Cette confusion, outre les risques d’une focalisation excessive sur la religion, aurait abouti à brouiller le message que les Ministres européens responsables des affaires culturelles doivent être en mesure de faire passer, en adoptant, à Opatija en octobre 2003, ce projet de Déclaration, après en avoir discuté dans la présente réunion, message qui peut être résumé ainsi, me semble-t-il :

«La réaffirmation de la place et du rôle de la culture dans la prévention des conflits s’inscrit dans le prolongement d’un ensemble de textes dont les plus anciens ont été adoptés il y a plus de 50 ans. Les événements politiques, économiques et sociaux survenus en Europe et ailleurs depuis quelques années, voire quelques mois pour ne pas dire semaines, remettent au centre des débats les questions sensibles de la diversité, du dialogue, des échanges interculturels, de la coopération intersectorielle dans sa composante culturelle. Cette situation fait de la culture un enjeu central qui ne doit pas être détourné de sa dimension humaniste fondée sur le respect de l’Autre, son écoute et son apport, sans distinction de race, de culture, de sexe, de croyance, de classe sociale, d’opinion, etc.».

Il est ressorti des différentes séances de travail et des très riches contributions qui ont amendé le texte du projet de Déclaration jusqu’à la version qui vous est présentée aujourd’hui, qu’il convenait de rappeler d’une part les valeurs partagées par vous toutes et vous tous, en tant que représentants des Etats-membres du Conseil de l’Europe et, d’autre part, d’énumérer trois principes importants, susceptibles de servir de «lignes directrices» à votre action en la matière :

respecter les règles de subsidiarité tout en mettant en oeuvre un cadre de coopération national et intergouvernemental visant à favoriser le dialogue interculturel et la prévention des conflits;
mettre en place, en coopération avec vos collègues, les éléments susceptibles de garantir le respect de la diversité culturelle dans toutes ses composantes, aussi bien linguistique, artistique, ethnique, anthropologique, religieuse qu’économique ou sociale;
coopérer avec les autorités compétentes dans les autres secteurs de la politique gouvernementale pour conduire une action cohérente et coordonnée.

Ainsi, dans le prolongement du colloque d’Experts d’octobre 2002, le projet de Déclaration pour le dialogue interculturel et la prévention des conflits expose une succession de propositions articulées autour de quatre points forts :

- la diversité culturelle
- le dialogue interculturel
- la gouvernance culturelle démocratique
- la coopération intersectorielle et le soutien aux pratiques exemplaires de prévention des conflits

La centaine d’Experts réunis au Conseil de l’Europe, à l’automne 2002, a souhaité que les actions entreprises dans le domaine culturel s’inscrivent dans le cadre du Plan d’Action 2002-2004 du «Projet Dialogue Interculturel et Prévention des Conflits», essentiellement pour affirmer une réelle cohérence dans la démarche du Conseil de l’Europe et mobiliser ainsi les moyens nécessaires à l’action. C’est l’esprit des Recommandations qui concluent le texte du projet de Déclaration.

Ces Recommandations ont été conçues comme autant de pistes concrètes destinées à donner du corps à votre Déclaration, à affirmer concrètement la responsabilité nouvelle qui se présente à vous et à communiquer sur votre mission. Il n’y a pas une minute à perdre désormais : si l’Europe, dans sa globalité, veut apparaître comme présente dans le jeu complexe des grands ensembles géostratégiques, c’est certainement par «l’entrée culturelle» qu’elle sera en mesure de jouer un rôle et d’assumer ses responsabilités.

Votre présence massive à cette réunion informelle est la plus claire vérification de cet enjeu : elle montre combien, désormais, les Ministres européens en charge des affaires culturelles sont conscients des responsabilités qui pèsent sur leurs épaules. Cette donnée nouvelle est une chance et un danger.

Le danger serait de laisser passer l’occasion d’affirmer le rôle de la culture dans les événements tragiques qui se dessinent, car, selon la formule consacrée dont vous voudrez bien excuser la trivialité : «L’histoire repasse rarement les plats».

La chance conduirait à replacer la «culture au coeur» non seulement de l’ensemble européen mais surtout au coeur des relations entre l’Europe et les autres aires géopolitiques de la planète. Il y a urgence à ne pas laisser passer cette chance, car plus que jamais, pour reprendre les mots de Vjeran Katunaric, professeur à l’université de Zagreb, présent au colloque d’octobre 2002 : «il faut trouver dans toute discussion sur la diversité une déontologie intellectuelle et une éthique interculturelle, car il faut également un cadre civilisé pour le désaccord, il faut aussi apprendre à vivre avec le désaccord».