Conférence ministérielle: Définir l'avenir de la politique culturelle européenne - Wroclaw, Pologne, 9-10 décembre 2004 

(Seul le texte prononcé fait foi)

Discours de Terry Davis, Secrétaire Général du Conseil de l’Europe

Messieurs les Ministres,
Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi de vous rappeler la sagesse des pères fondateurs du Conseil de l'Europe, qui, dans le Statut de l'Organisation, ont reconnu que pour qu'elle contribue à réaliser une union plus étroite entre ses membres, celle-ci devait encourager la coopération non seulement dans les domaines juridique, social et économique, mais aussi sur le plan culturel. Leur vœu s'est réalisé à travers la Convention culturelle européenne, qui constitue un cadre pour le travail du Conseil non seulement dans le domaine de la culture, mais aussi de l'éducation, du patrimoine, de la jeunesse et du sport.

La culture est au cœur des relations entre les personnes et entre les nations, elle est le fondement de l'identité individuelle et collective, et le ciment qui assure la cohésion des sociétés. Elle ne peut être prise à la légère ni considérée comme un fait acquis. Si, comme le montre l'histoire de l'Europe, la coopération est fondée uniquement sur des intérêts politiques, plutôt que sur un véritable désir de compréhension mutuelle et de collaboration pacifique, elle ne peut durer bien longtemps.

L'interaction dynamique entre la politique et la culture constitue la base d'une organisation intergouvernementale comme le Conseil de l'Europe, qui traite des questions culturelles de manière systématique, globale et porteuse d'avenir.

Cinquante ans après, il est temps de faire un bilan de ce que nous avons réalisé au titre de la Convention et de réfléchir aux défis que nous avons à relever. Permettez-moi ici de remercier chaleureusement les autorités polonaises, qui ont créé pour nous d'excellentes conditions de travail et un grand nombre d'occasions d'apprécier pendant ces deux jours leur culture, une culture qui est aussi la nôtre.

Bien qu'il soit conscient de son rôle en tant que seule organisation paneuropéenne de coopération culturelle, le Conseil de l'Europe a investi relativement peu de moyens du point de vue financier, mais il s'est véritablement engagé en déployant une formidable énergie et en faisant preuve d'une grande capacité d'innovation.

La Convention ne visait pas à améliorer la réputation culturelle de l'Europe et encore moins à tenter d'illustrer une forme de supériorité ; il s'agissait plutôt d'aider les gouvernements à réunir les conditions nécessaires à un épanouissement de la vie culturelle.

Elle envisageait une Europe sans clivage. Elaborée au début de la Guerre froide, elle était ouverte d'emblée à l'ensemble des Etats européens qui souhaitaient y adhérer. Elle est devenue une sorte de moyen de franchir le Rideau de fer, un tremplin pour une appartenance à part entière au Conseil de l'Europe. Elle a projeté une vision de l'Europe dont la force tenait à la diversité de ses cultures et à l'existence d'un patrimoine commun ; une Europe de compréhension et de dialogue entre les peuples.

Outre la démocratie et les droits de l'homme, ces valeurs ont été les piliers de notre organisation et sont restées la base essentielle de l'identité d'une Europe unie. En effet, je ne pourrais imaginer que les sauvegardes juridiques et institutionnelles de la démocratie et des droits de l'homme puissent être solides dans les Etats membres si elles n'étaient pas ancrées aujourd'hui dans un cadre culturel fait de tolérance, de liberté, d'égalité et de respect de la dignité humaine.

Nous œuvrons depuis cinquante ans pour bâtir ce cadre.

Nous avons encouragé la créativité, la liberté culturelle et la diversité ; nous avons créé les normes et les mécanismes d'une coordination des politiques afin d'assurer l'égalité d'accès de tous à l'éducation et à la culture. Nous œuvrons avec la jeunesse pour inculquer aux nouvelles générations l'esprit de valeurs communes et d'une citoyenneté active. Nous traitons le sport non seulement comme une source de bien-être physique et psychologique, mais aussi comme un moyen de promouvoir la tolérance, l'équité et la cohésion sociale. Nous avons élaboré le concept d'apprentissage tout au long de la vie. Nous avons encouragé l'enseignement des langues et une présentation non biaisée de l'histoire en tant que dimensions essentielles de l'éducation interculturelle.

La liste est longue. J'espère qu'on me pardonnera de ne pas citer ici l'ensemble des acquis que la Convention européenne a favorisé au fil des ans. Il convient de souligner cependant qu'ils ont tous comme dénominateur commun le concept de démocratie culturelle et le droit à l'expression culturelle. Ceux-ci sont étroitement liés aux principes de droits de l'homme en évolution que le Conseil de l'Europe encourage. Sans le travail accompli par l'Organisation ces cinquante dernières années, les concepts de droits culturels, de droits éducatifs et de droits linguistiques n'auraient jamais pris une telle importance en Europe.

La Convention culturelle européenne n'a pas seulement été une source d'inspiration pour constituer le capital culturel et social de l'Europe. Elle a aussi été une force motrice puissante d'innovation sur le plan théorique et pratique.

Ainsi, au fil des ans, notre engagement en faveur du patrimoine nous a conduits bien au-delà de la conservation de vieilles pierres pour embrasser un concept plus large du patrimoine. Un autre exemple est Eurimages, fondation unique pour la coproduction de films, qui encourage le développement continu d'une industrie européenne du cinéma et permet à des œuvres de qualité d'apparaître dans un des secteurs artistiques les plus populaires.

Mesdames, Messieurs,

Nous connaissons aujourd’hui une résurgence des tensions entre diversité et identité. Les identités culturelle et religieuse sont parfois utilisées pour justifier les tensions interethniques et les actes racistes, antisémites et xénophobes, voire les conflits armés en Europe. Ces arguments culturels ne font qu’entretenir le terrorisme et la violence.

Il est important de comprendre qu’au moment où le Conseil de l'Europe se mobilise pour relever ces défis, notre action dans le domaine culturel reste primordiale. Construire des sociétés stables et pacifiques, fondées sur des valeurs communes, et dans lesquelles chacun aura sa place implique que ces valeurs doivent renaître dans l’esprit et le cœur de chaque génération.

Le Conseil de l'Europe et ses nombreux partenaires sont là pour aider les Etats membres à élaborer des politiques globales visant à gérer la diversité culturelle et à encourager le dialogue interculturel et interreligieux, à travers l’art et le patrimoine commun. Nous mettons au point des modèles éducatifs qui vont transmettre les valeurs du Conseil de l'Europe et renforcer la citoyenneté et la cohésion sociale. Nous définissons de nouvelles manières de transmettre aux jeunes générations la valeur de la citoyenneté démocratique et nous les encourageons à continuer de lutter contre la discrimination, le racisme et l’intolérance.

La Convention culturelle européenne est un instrument formidable de coopération avec les pays voisins de l’Europe, notamment avec ceux qui se situent au sud de la Méditerranée. La Convention offre à ces pays un cadre de partenariat basé sur des principes communs, ainsi que des connaissances, de l’expérience et des instruments pratiques élaborés au cours de cinq décennies de coopération paneuropéenne.

Pour que ce partenariat devienne réalité, la Convention doit cependant s’ouvrir aux pays non européens. Nous devons donc étudier comment y parvenir au moyen d’un instrument approprié, tel qu’un nouveau protocole à la Convention. Un tel instrument jetterait les bases d’un dialogue ciblé et d’une action commune dans des domaines tels que les échanges et la collaboration en matière culturelle, ce qui aboutirait non seulement à la prévention des conflits mais aussi à une meilleure qualité de vie.

La célébration du 50e anniversaire doit être, me semble-t-il, l’occasion de donner un nouvel élan à notre coopération culturelle. Nous nous sommes employés, au cours des dernières décennies, à construire le cadre institutionnel et juridique de la démocratie et de la primauté du droit dans toute l’Europe.

Nous devons désormais trouver un nouvel équilibre parmi les grands domaines d’action. Il est primordial, reconnaissons-le, que les institutions démocratiques soient ancrées dans une culture démocratique, faute de quoi elles ne seront pas viables et ne dureront pas. Nous devons également fournir les ressources nécessaires à l’investissement en capital humain et à la construction de sociétés démocratiques multiculturelles, stables, et dans lesquelles chacun aura sa place.

Aujourd’hui, nous faisons plus que célébrer les réalisations du passé, nous ouvrons un débat sur l’avenir, qui se conclura, mais ne se terminera pas, par le Troisième Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement du Conseil de l'Europe en mai prochain.

Il convient de clarifier les liens qui unissent la mission culturelle du Conseil de l'Europe aux autres éléments fondamentaux de son mandat, à savoir la démocratie, les droits de l’homme et la primauté du droit.

La culture est une notion semblable à celles de liberté et de démocratie : il est difficile d’en donner une définition précise. Mais c’est quand nous sommes privés de ces notions que nous savons le mieux ce qu’elles signifient. Et tout comme la liberté et la démocratie ne s’obtiennent pas d’un simple coup de baguette magique, mais sont au contraire mises en place et maintenues grâce à des efforts et à des contrôles quotidiens, la culture repose sur les efforts déployés conjointement par les organisations et les individus, chacun apportant sa contribution pour former un cadre de vie harmonieux appelé civilisation.

Je vous remercie de votre attention.