Conférence des Ministres européens responsables des Affaires culturelles - 20 - 22 octobre 2003 - Opatija, Croatie 

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Antun Vujic : «Le dialogue entre cultures est la meilleure arme contre le fondamentalisme»

Forte de son expérience historique, la Croatie souhaite que les liens culturels qu'elle a tissés avec ses voisins puissent aider d' autres régions du monde à apaiser leurs conflits, explique le ministre croate de la culture, Antun Vujic.

21 octobre 2003

Question : La conférence d'Opatija souhaite promouvoir une culture du dialogue, capable de battre en brèche les incompréhensions entre les communautés. Quels sont les outils que vous souhaitez élaborer à cette fin?

Antun Vujic : Il n' est pas question, pour un Etat démocratique, de décider ce qui peut être écrit, publié ou représenté. Il faut par contre s'assurer que la production culturelle est véritablement indépendante des pouvoirs politiques ou économiques, car c' est ainsi que l' on évitera d'en faire une «arme idéologique». Il faut par exemple renforcer l'indépendance des journalistes, ou s'assurer que les expositions ou les spectacles bénéficient de financements octroyés pour des raisons de qualité, et non pas au nom d'autres d'intérêts. Les outils que nous voulons créer ne visent pas à encadrer la culture, mais à lui permettre de s'exprimer en toute liberté.

Question : Huit ans après la fin du conflit qui a ensanglanté l' Europe du Sud Est, la Croatie collabore étroitement avec ses voisins sur le plan culturel. Comment se manifeste cette coopération?

Antun Vujic : La Croatie organise des expositions et des spectacles en Serbie, et les Serbes font de même chez nous. En fait, beaucoup d'artistes serbes sont populaires depuis très longtemps en Croatie, et inversement : aujourd'hui, nous rappelons l'évidence de ces liens historiques. La coopération culturelle nous permet de reconstruire des ponts entre nous; nous encourageons aussi les productions audiovisuelles communes, et les échanges en matière de littérature et d' édition.

Question : La Conference entend promouvoir le dialogue entre le monde chrétien et le monde musulman : Avez-vous un «message particulier» à délivrer dans ce domaine?

Antun Vujic : Non loin de la Croatie, la Bosnie-Herzegovine est le seul pays du monde où cohabitent à la fois trois grandes religions, le catholicisme, l'orthodoxie et l'Islam. J'observe qu' avant la guerre, ces trois cultures étaient sécularisées, dans le sens ou l 'on pouvait se réclamer d' une d'entre elles sans pour autant l'exprimer d'une manière religieuse. Aujourd’hui, au contraire, les dimensions religieuses semblent parfois reprendre le dessus, et le risque est grand de voir apparaitre de nouveaux fondamentalismes. Ceux-ci se nourrissent du manque de dialogue : le meilleur moyen de combattre les fondamentalismes, c'est de créer des structures permanentes d' échange et de discussions. Je souhaite que toute l'Europe soit consciente de cette nécessité.

Question : La conférence abordera la question de la «bonne gouvernance» en matière culturelle: au sein de leurs gouvernements, les ministres de la culture ont-ils aujourd hui les moyens de leurs ambitions?

Antun Vujic : Je vous défie de trouver un seul ministre de la culture qui juge suffisant les moyens dont il dispose ! Et pourtant, nos ministres des finances, qui décident de nos ressources, devraient être bien plus conscients de notre importance qu'ils ne le sont. Au dela des mesures politiques, nous sommes vraiment responsables de l'identité culturelle des pays que nous représentons, mais aussi de celle de toute l'Europe. Sans vouloir critiquer les Etats Unis, je ne pense pas que les Européens souhaitent avoir exactement les mêmes comportements culturels qu'eux. Et c'est justement grâce à notre action que l'on préservera les spécificités culturelles auxquelles nous sommes si attachés!