Conférence des Ministres européens responsables des Affaires culturelles - 20 - 22 octobre 2003 - Opatija, Croatie 

(Seul le texte prononcé fait foi)

Discours de Maud de Boer-Buquicchio, Secrétaire Générale Adjointe du Conseil de l’Europe

« Nouveau rôle et nouvelles responsabilités des Ministres de la Culture dans l’instauration du dialogue interculturel, compte tenu de la diversité culturelle »

Opatija, 20 octobre 2003

Vos Excellences, Mesdames et Messieurs,

S’exprimant, la semaine dernière, devant le Sommet de la Conférence islamique de Kuala Lumpur, le Secrétaire Général du Conseil de l'Europe a déclaré : « Les civilisations n’entrent pas en conflit. L’ignorance et les préjugés le font. » Cette remarque faisait suite à un discours du Premier Ministre de Malaisie qui avait déclaré que 1,3 milliards de musulmans ne « sauraient être vaincus par quelques millions de juifs », tout en soulignant qu’il fallait éviter les antagonismes.

L’histoire a montré comment on peut user, mésuser et abuser de la culture et de la religion pour justifier ou alimenter les conflits. Les pires crimes et péchés ont été commis au nom de la culture ou de la religion. Comment et pourquoi cela se produit-il ? Que peut-on faire pour l’empêcher ?

Cette conférence traite, avant tout, de la responsabilité.

Vous êtes ici aujourd’hui pour confirmer que vous vous sentez concernés et responsables. En prenant vos fonctions ministérielles, vous avez sûrement relevé le défi d’un objectif ambitieux : la protection et la promotion de la culture et du patrimoine culturel.

Je suis certaine aussi que vous vous êtes heurtés à la complexité de cette tâche, car il vous faut trouver de délicats équilibres et vous assurer que la grande diversité de vos cultures est préservée. L’identité européenne repose en effet sur la diversité, et la déclaration de la diversité culturelle de 2000 est un texte de référence à cet égard.

La diversité est une richesse, une ressource pour le développement durable dans la « société de la connaissance ». Tout au long de l’histoire, nos sociétés se sont caractérisées par la diversité. Ce sont les villes tolérantes et démocratiques où se côtoyaient les cultures qui ont été les plus innovantes, les plus productives, les plus pacifiques. Par un juste retour des choses, ces valeurs favorisaient le développement socio-économique et culturel de la population des cités en question. Sarajevo me vient à l’esprit comme excellent exemple de cela tiré d’un passé récent, mais je pourrais citer aussi beaucoup d’autres villes. Il n’est pas surprenant que Sarajevo ait été choisie pour accueillir le premier forum interculturel en décembre de cette année.

Il n’y a jamais eu de société mono-culturelle. Chacun de nous sait quelles conséquences ont eues les tentatives de construction nationale du dix-neuvième siècle, qui reposaient sur des idéaux mono-culturels inévitablement liés à la notion d’une supériorité et d’une infériorité de telle civilisation par rapport à telle autre.

Compte tenu de ces faits, on vous demande aujourd’hui d’accomplir un pas en avant : on vous invite à reconnaître vos responsabilités et à définir votre rôle dans l’instauration et la promotion du dialogue interculturel.

Comme je l’ai dit à votre dernière réunion, à Strasbourg, le coexistence et la fécondation réciproque de multiples cultures appelle le dialogue interculturel. C’est pourquoi cette conférence porte aussi sur le dialogue, sur le fait de se parler et d’apprendre ainsi à se connaître.

Nul n’est aussi qualifié que le Conseil de l'Europe pour accueillir et développer ce dialogue, car notre raison d’être est justement de chercher des substituts constructifs et pacifiques et des solutions durables aux conflits comme à la violence. En tant qu’organisation multidisciplinaire, nous disposons à cette fin d’outils très variés allant des instruments juridiques contraignants aux forums politiques, en passant par les programmes d’assistance technique. Nous avons fait les preuves de notre compétence et de notre expérience dans les domaines qui sont au coeur de nos discussions d’aujourd’hui : les droits de l'homme, la démocratie, la cohésion sociale, et aussi – bien entendu – l’éducation et la culture. Je vous invite donc instamment à utiliser tous ces instruments et tout ce savoir-faire dans la recherche de vos objectifs, qui sont aussi les nôtres.

À cet égard, je suis particulièrement heureuse d’accueillir ici le représentant de la Ligue Arabe, ainsi que les messages pleins d’espoir que cette organisation et l’ALECSO ont à communiquer à notre conférence.

Mesdames et Messieurs,

Monsieur le Ministre,

Les lieux de réunion peuvent être en eux-mêmes porteurs d’un message. C’est pourquoi je tiens à remercier le gouvernement croate, et vous-même en particulier, d’avoir invité la Conférence à se tenir dans une partie d’Europe qui offre depuis des siècles un exemple des meilleurs comme des pires effets de la coexistence de plusieurs cultures. Le fait que la Conférence se tient en Croatie est hautement symbolique de la nouvelle direction que les pays de la région souhaitent prendre après les tragiques conflits du début des années quatre vingt-dix.

Néanmoins, l’accent mis sur cette partie de l’Europe ne doit pas nous faire oublier les divisions et, parfois, les conflits qui sévissent dans d’autres régions de notre continent, où se voient aussi « des murs et des blessures ». Il en est d’évidents et de bien connus, telles les tensions qui se font sentir dans de nombreux pays entre la population majoritaire et les communautés d’immigrés. Mais d’autres semblent moins retenir l’attention de l’opinion publique, comme le sort dramatique du peuple Rom ou certaines inégalités socio-économiques dont la composante culturelle et religieuse ne fait que croître. Dans tous les cas, il y a des risques de conflits ouverts et violents, ou bien couvant sous la braise.

Cette conférence a justement pour objet de contribuer d’une part à prévenir de tels conflits, d’autre part – le cas échéant – à prendre l’initiative de la réconciliation. Nous souhaitons définir le nouveau rôle et les nouvelles responsabilités des ministres de la Culture comme étant ceux d’agents de changement qui doivent engager le dialogue interculturel et favoriser activement la diversité culturelle.

Dans nos sociétés multiculturelles et un environnement culturel qui ne cesse de se mondialiser, il est demandé aux ministres de la Culture :

- de défendre les valeurs favorisant la tolérance, le respect, la compréhension et la coexistence pacifique ;

- de promouvoir l’identité et la diversité culturelles ;

- de favoriser la connaissance mutuelle des cultures pour contribuer à susciter des attitudes positives et à supprimer les stéréotypes négatifs.

Les mesures, stratégies et actions correspondant à ce rôle nouveau devront prendre pleinement en compte les principes de la Convention européenne des Droits de l'Homme, notamment la liberté de pensée, de conscience et de religion, la liberté d’expression, la liberté de recevoir ou de communiquer des informations, ainsi que la liberté d’association. La Cour européenne des Droits de l'Homme a décrit ces droits et libertés comme étant les fondements essentiels d’une société démocratique et comme représentant les principales conditions du progrès d’une telle société ainsi que de l’épanouissement de tout individu. Quant à leur garantie, elle représente elle aussi la condition sine qua non de la jouissance des droits culturels.

Nul ne doit user, mésuser ou abuser de la culture à des fins politiques. Une politique culturelle holistique incluant toutes les parties concernées dans un esprit de bonne gouvernance et conçue au niveau central doit être adaptée et trouver un écho à tous les autres niveaux, respectant ainsi le principe de subsidiarité. En fait, la promotion effective du dialogue ne saurait s’appuyer sur une législation imposée d’en haut ; elle a besoin de suivre des lignes directrices et des exemples de bonne pratique.

Là encore, le Conseil de l'Europe offre une plate-forme des plus utiles. Avec l’aide du Compendium des politiques culturelles (sur l’Internet), nous avons l’intention de collecter et de diffuser des exemples de bonne pratique.

Le programme d’Itinéraires culturels, élaboré dans le cadre du Conseil de l’Europe, offre un tel exemple. D’une manière accessible à tous, les itinéraires culturels mettent en lumière des liens et créent des réseaux entre les éléments du remarquable patrimoine culturel et naturel de l’Europe. Ils attirent l’attention sur notre passé commun, fondement des valeurs qui nous unissent en vue d’un avenir commun. Au surplus, ils encouragent la renaissance des métiers et artisanats traditionnels ainsi que le tourisme, et ils suscitent les rencontres et le dialogue.

Le Comité des Ministres est en train d’examiner la question, au sujet de laquelle vos avis devront assurément être pris en considération. Je compte sur vous, Mesdames et Messieurs les Ministres, pour que vous vous efforciez d’élargir et d’approfondir encore ce programme.

Mesdames et Messieurs,

Le projet de Déclaration sur le dialogue interculturel et la prévention des conflits, que vous adopterez je l’espère à la fin de votre conférence, est l’aboutissement d’une démarche aux multiples facettes.

Nous attachons la plus grande importance à l’adoption de ce texte, car ce sera :

- la première déclaration européenne sur le dialogue interculturel et la prévention des conflits qui aura été adoptée par tous les Ministres de la Culture dont les États sont Parties à la Convention culturelle européenne ;

- la première initiative concrète visant à résoudre, par l’élaboration d’une politique commune, le problème le plus crucial du vingt-et-unième siècle, qui est de savoir comment surmonter des divisions culturelles, ethniques et religieuses représentant autant de menaces permanentes pour la paix et le développement ;

- le premier texte européen indiquant les nouveaux rôles et les nouvelles responsabilités que les ministres ont à assumer dans leur domaine afin de promouvoir le dialogue et d’éviter que l’on use, mésuse ou abuse de la culture ;

- le premier texte énonçant une série de principes et de valeurs partagées qui aura été arrêtée d’un commun accord en tant que base d’une politique européenne commune du dialogue.

La Déclaration lance un pressant appel à la classe politique et, d’une manière générale, à toute personne responsable de la politique culturelle comme de sa mise en oeuvre. Elle leur demande (elle vous demande !) de prendre des mesures permettant aux communautés culturelles, ethniques et religieuses de coopérer entre elles d’une manière constructive, sans renoncer à leurs différences, ainsi que d’apprendre les unes des autres et les unes au sujet des autres par le recours au dialogue et à la communication active.

Mesdames et Messieurs,

Le thème de la Conférence est on ne peut plus d’actualité, assurément, pour notre avenir commun, puisqu’il se réfère à la nécessité impérative d’un dialogue entre les civilisations, les cultures et les religions, tant au sein de l’Europe qu’entre elle et les autres continents.

À la fin de cette conférence, vous adopterez une Déclaration sur le dialogue interculturel et la prévention des conflits. Mais ce ne sera là qu’un début. En effet, bien que cette déclaration représente de toute évidence un message politique fort, elle vous occasionnera un gros surcroît de travail, car une évaluation de ses résultats est attendue dès 2004.

Étant donné qu’en 2004, nous célébrerons le cinquantième Anniversaire de la Convention culturelle européenne, vous voudrez peut-être réfléchir aux éléments de politique culturelle que vous souhaiteriez voir inclure à l’avenir dans la coopération culturelle.

Il sera essentiel que tout au long de ce processus, vous collaboriez activement entre vous comme avec d’autres pays et organisations afin de mieux faire abstraction des frontières.

En ce vingt-et-unième siècle, les frontières sont de plus en plus poreuses. L’économie mondiale et l’Internet ont créé la « société de la connaissance », qui ignore toutes les frontières, sauf celles de l’ignorance et de la pauvreté. Or, un tel fossé – le plus profond de notre époque – est aussi la principale source potentielle de conflits. Je considère vos travaux et votre engagement comme un moyen de relever ce défi, ainsi que de contribuer à combler le fossé en question et d’éviter le conflit des ignorances.

J’ai la conviction que la coopération internationale est impossible si elle ne présente pas une dimension culturelle, et durant les deux journées à venir, vous prouverez que j’ai raison.

Je vous remercie.