Conference of the European Ministers of Culture - 20 - 22 October 2003 - Opatija, Croatie 

(To be checked against delivered speech)
(French version only)

Statement by Pr. Jean Petaux, Sciences Po Bordeaux

Opatija, 22 October 2003

Working session 4: Declaration on intercultural dialogue and conflict prevention
The way towards a Declaration on Intercultural Dialogue and Conflict Prevention

1. Il en va des mots comme de certains meubles de la Renaissance italienne qui sont passés à la postérité sous le nom de "meubles à secrets" : on ouvre le tiroir d'un bureau ou d'une table de travail, et ce que l'on découvre a la forme d'un autre tiroir qui révèle encore une autre cachette. Les maîtres kabbalistes de la tradition juive et hassidique le savaient bien, eux qui réclamaient déjà, à Safed ou à Vilnius, de "lire aux éclats" les fragments du Talmud pour en faire apparaître autant d'étoiles et jaillir plus d'étincelles que la voute des cieux et le feu de la terre ne peuvent à jamais en projeter.

2. Il en va ainsi du chemin. Du chemin parcouru. Arrêtons-nous un instant sur ce mot et sur cette expression. L'étymologie nous dit que le mot chemin trouve ses racines dans la langue celtique et que les langues romanes ont maintenu la forme de ce terme en le faisant très peu varier : cammino en italien, camino en espagnol, caminho en portugais. D'emblée on constate que le mot n'a pas cheminé longtemps dans les spirales de ces différentes langues pour trouver sa forme stabilisée et contemporaine, quand on le cite comme apparaissant vers l'an mille. Le latin populaire utilisait aisément le mot camminus dans la ruralité de la campagne romaine. Bien plus tard, dans une des grandes fresques épiques du Moyen-Age, la "Chanson de Roland", extraordinaire récit de violences et de troubles où apparaît déjà l'une des grandes figures de l'histoire de l'Europe, Charlemagne, au détour d'un passage plus calme que les autres, le texte nous montre Roland et ses hommes cheminant ensemble à travers les Pyrénées.

3. Aux Latins toujours partagés entre un Romulus fondateur de LA ville et un Cincinatus retiré en sa campagne : le "camminus", le chemin, bordé d'arbres, de verdure et de haies. Aux Grecs urbains, inventeurs des Cités et de l'Agora, un autre type de chemin, un "hodos" de la quête et de la recherche, un "hodos" qui deviendra "rue" dans la modernité. Car le chemin et la rue divergent en ce que le premier est le plus souvent vide d'âmes qui vivent quand la rue est emplie d'hommes et de femmes. C'est bien du "hodos", de la rue grecque, dont le mouvement et la dynamique, l'humanisation en somme, se trouveront renforcés par le préfixe "meta" (au-delà) que naîtra la "méta-hodos", la "méthode" sur laquelle Descartes ancrera son fameux "Discours", fondateur de la pensée moderne et logico-rationnelle.

4. Alors, puisqu'il est question, dans cette introduction au débat, de "chemin parcouru" par le projet de Déclaration pour le dialogue interculturel et la prévention des conflits, peut-être aurait-il été plus judicieux de demander à l'auteur du texte que vous êtes appelés mesdames et messieurs les ministres à adopter, de vous parler de la "méthode" suivie pour son élaboration. Car il s'agit bien de cela : ce texte a parcouru plusieurs trajets, il a connu plusieurs allers et retours, quelques marches en arrière et, finalement, peu de haltes, peu de repos.

5. L'objet de la Déclaration est connu de tous : encourager le dialogue culturel et la prévention des conflits. Recourir à la métaphore du "chemin", pour présenter le processus d'élaboration de ce texte, consiste à faire résonner cette image avec celle du "pèlerinage". Employer le mot "chemin" par exemple, dans une assemblée de ministres responsables de la Culture des Etats membres du Conseil de l'Europe, rappelle fort opportunément que le premier itinéraire culturel européen, identifié sous ce label en Europe, a été LE Chemin de Compostelle, emprunté aujourd'hui par "ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas, par la rose et le réséda", comme le disait le poète Aragon pour d'autres choses.

6. Dès lors, pourrait-on sans doute concevoir que le cheminement d'un texte dans les méandres complexes d'une instance inter-gouvernementale c'est aussi se représenter toutes les formes de voyages audacieux, de pélerinages difficiles, d'initiations improbables. Comme s'il y avait une métaphore de la métaphore : une déclaration contenant, parmi d'autres formes de dialogues, un encouragement au dialogue entre les religions, outil de prévention des conflits interculturels, connaîtrait le sort symbolique du pèlerin qui marche. Elle se perdrait et s'égarerait, manquerait de ne pas prendre forme, hésiterait entre deux mots, entre deux voies, oublierait le chemin et le but, jusqu'à ce que la méthode reprenne sa place et ses droits, que la volonté de conclure et d'aboutir, d'atteindre le terme de la route, soit la plus forte et se joue des obstacles.

7. Evoquer le chemin parcouru par ce projet de texte c'est repenser à cette étonnante séance conduite par un maître yogi, dans une des grandes salles de conférence du Conseil de l'Europe à Strasbourg, il y a tout juste plus d'une année, alors que la nuit d'automne tombait sur la ville et que par un étonnant effet de reflets dans les grandes baies vitrées du Palais de l'Europe, les participants au colloque d'experts sur le dialogue au service de la communication interculturelle et inter-religieuse, présents ce soir-là, paraissaient près à tomber tout comme le monde contemporain semble danser sur le rebord du gouffre, y basculant presque.

8. Envisager le chemin traversé c'est aussi considérer ici le temps qui court, de réunions en conférences, d'amendements en propositions, de traductions en corrections. Il est aisé de dire que les organisations internationales consacrent beaucoup de temps aux mots et moins d'attentions aux actes. S'aventurer dans cette proposition c'est tout autant ignorer la fonction universelle de la palabre dans toutes les sociétés d'hommes que souscrire à l'autisme collectif, celui qui forge la pratique de l'endogamie, les philosophies de l'inceste, les idéologies du soupçon, de la peur et du rejet. Il se trouve, par surcroît, que le présent texte a recueilli rapidement un assentiment collectif et global qui (faut-il le dire ?) a surpris ses plus fervents promoteurs, y compris, bien sûr, son auteur, votre serviteur.

9. C'est ce qui fait qu'en moins d'une année, après que le rapport analytique des travaux du colloque d'experts organisé du 7 au 9 octobre 2002 à Strasbourg eut été effectué, que dès le mois de décembre a été organisée à Paris une première réunion de travail, dont la richesse, la qualité et surtout la volonté d'aller de l'avant se matérialisaient à chaque intervention. Sans doute faut-il y voir comme l'affirmation du fait que l'urgence est là. Qu'il n'est plus possible de faire semblant d'ignorer la montée des angoisses et l'impérieuse nécessité, désormais, de parler.

Oui il y avait bien dans ces travaux préparatoires une ambition convergente : tendre vers la précision des notions, affirmer les concepts, identifier les principes, élaborer les modalités de l'action et concevoir raisonnablement un texte s'inscrivant dans le champ des possibles, dans la hiérarchie des textes du Conseil de l'Europe. Sans perdre de vue qu'il n'est pas envisageable que des acteurs de la culture, que des animateurs, des promoteurs, des responsables des affaires culturelles demeurent silencieux, dans toute l'Europe et même au-delà, sur cette interaction ô combien dialectique entre dialogue interculturel et prévention des conflits en un temps où, justement, certains esprits utilisent la culture pour justifier le conflit et le conflit pour y perdre la culture.

10. Décrire, enfin, le cheminement de ce projet, c'est se souvenir des premières réunions organisées juste avant et peu après le 11 septembre 2001. C'est songer à cette jeune femme responsable des affaires culturelles dans son pays d'Europe centrale confronté à une conflagration interne apparemment aussi certaine que tragique à l'époque, qui prend la parole dans une rencontre initiée par le Conseil de l'Europe et dit : "Je vois que dans mon pays on va utiliser la culture à des fins criminelles, qu'en son nom des hommes, des femmes et des enfants vont mourir… Que puis-je faire pour empêcher cela ?".

C'est aussi redire que de la réunion de Vilnius au colloque ministériel réuni à Strasbourg les 17 et 18 février derniers, les ministres des Etats-membres du Conseil de l'Europe, qu'ils soient en charge des affaires étrangères ou des affaires culturelles, n'ont eu de cesse de réaffirmer leurs responsabilités en matière de prévention des conflits. C'est signifier qu'il est bien compris, enfin, que les ministres de la culture ne sont pas seuls dans cette mission, qu'ils n'entendent en rien se substituer aux compétences de leurs autres collègues ministres, mais qu'ils ne veulent pas s'exonérer de cette éthique de responsabilité.

11. Alors, dans cette perspective d'exigence et d'urgence, dans ce souci sans cesse réaffirmé par toutes celles et ceux qui ont porté ce projet, s'est forgée la volonté de construire un texte. Grâce à nos hôtes tout d'abord, monsieur le ministre de la Culture de Croatie, le docteur Antun VUJIC et madame la vice-ministre de la Culture de Croatie, Naima BALIC dont on ne dira pas suffisamment comment ils ont tenu à ce projet de déclaration ; du fait de tous les membres de la DG IV du Conseil de l'Europe qui ont travaillé sur ce dossier ; à cause de vous-mêmes mesdames et messieurs les ministres dont la qualité des interventions a constamment nourri ce texte, il a été aisé de dégager quatre lignes de force autour des axes suivants : la diversité culturelle ; le dialogue interculturel ; la bonne gouvernance en politique culturelle et enfin la coopération intersectorielle et les pratiques exemplaires de prévention des conflits. Chacun de ces axes a donné lieu à des propositions précises qu'il conviendra certainement de décliner dans le futur.

12. Car, au moment de conclure cette courte introduction, me permettra-t-on de formuler trois propositions ? Ce sont celles d'un spectateur engagé. Elles n'ont d'autre prétention que celle d'apporter une pierre à l'élaboration d'un véritable dialogue interculturel. Elles peuvent aussi nourrir avec d'autres, certainement plus élaborées, les débats et les échanges futurs organisés sous l'égide du Conseil de l'Europe.

i. L'Europe, car il s'agit bien d'elle, s'est construite historiquement dans l'échange raisonné des cultures, dans l'influence polymorphe des croyances religieuses et philosophiques et dans la lutte constante, historiquement dialectique, entre dominants qui cherchaient à le demeurer et dominés qui voulaient s'affranchir. Cette multiplication des influences, cette génération conflictuelle doit être rappelée avec d'autant plus de force que le temps semble revenu d'oublier certains de ces apports. Comme s'il était possible d'ignorer que le patrimoine culturel de l'Europe contemporaine repose sur un socle dont la sédimentation est quadruple : le judaïsme, le christianisme, l'islam et l'esprit logico-rationnel athée né du siècle des Lumières. Omettre l'une de ces couches successives c'est déséquilibrer tout l'édifice.

ii. Le dialogue interculturel n'est pas synonyme d'irénisme et il n'a de sens que dans la confrontation des idées. La fusion des cultures ne saurait signifier la confusion des sentiments et des croyances. Qui oserait penser ici qu'une pizza italienne au doner kebab turc nappée de marmelade anglaise, accompagnée de bigos polonais et arrosée d'une bière allemande ou d'une Chimay bleue belge, au motif qu'elle rassemblerait le plus de produits possibles en provenance de différents pays européens, serait, tout simplement, mangeable? Personne. Seule une grande marque mondiale de "fast food" peut imaginer qu'un "hamburger marocain", "argentin" ou "andalous" a un quelconque sens. Cette culture de la synchrèse est une culture de la viduité. Elle prétend intégrer quand elle ne fait qu'additionner. Favoriser le dialogue consiste, au contraire, à multiplier les espaces de recherche, le partage des expériences et les débats contradictoires entre des idéologies différentes et parfois adversaires. Mais il ne faut pas se contenter de dialoguer avec des habitués du dialogue, entre "dialogueurs". L'échange de mots doit être démultiplié, dans les zones de conflits en Europe, là où il n'a pas coutume d'être, pas dans les cénacles académiques mais bel et bien dans les cadres de l'expérience quotidienne, justement près de ceux qui "ne parlent pas", chez ceux que l'on appelle "les barbares" (ou les "nouveaux barbares"). "Oï barbaroï" : "ceux qui ne savent pas parler", tout simplement parce qu'ils ne parlent pas la même langue que moi.

iii. La prévention est aux conflits ce que la ceinture de sécurité est aux accidents de la route. Elle n'a de vertu que lorsque les faits constitutifs de l'accident n'ont pas pris une ampleur telle que la voiture a explosé, pris feu, plongé dans le ravin ou a été écrasée, telle une mouche, par un énorme camion. On l'a bien vu récemment à l'occasion de l'intervention militaire en Irak. Outre que tout le monde n'était pas sur la même ligne diplomatique et politique, il advient un moment où les mécanismes de prévention des conflits cèdent la place aux conflits préventifs… Singulier renversement linguistique qui fait que la prévention devient la guerre et que ceux qui montrent leur prévention (au sens de répulsion ou d'aversion) pour la guerre se retrouvent, qu'ils le veuillent ou non, du côté de l'ennemi. Or ce qui compte dans la déclaration qui vous est présentée aujourd'hui, c'est la relation raisonnée qui doit exister entre le dialogue interculturel et la prévention des conflits. Cette dernière n'est pas envisagée ici comme "la mise hors la loi de la guerre" telle qu'elle a été envisagée par le pacte Briand-Kellogg, entre les deux guerres mondiales, pacte franco-américain qui connut le succès que l'on sait le 2 septembre 1939. Bien au contraire : la prévention des conflits devient la conséquence du dialogue interculturel. C'est parce que ce dernier existe que cette première passe du virtuel au possible. Mais c'est parce que le conflit n'est pas nié qu'il est envisageable de le prévenir tout comme il est nécessaire que la culture soit diverse pour que le dialogue se constitue.

13. Les meilleurs polémologues contemporains considèrent qu'en Europe durant la seconde moitié du XXème siècle, plus d'un demi-million de personnes ont été tuées, du fait des guerres. Pendant la première moitié de ce même siècle ce chiffre avait dépassé 60 millions. Autres chiffres : entre 1991-95 on estime à 5,5 millions le nombre de tués, du fait des guerres et de leurs "dommages colatéraux", sur l'ensemble de la planète cette fois. Entre 1997 et 2002 ce chiffre aurait été ramené à 3 millions. Mais il reste qu'en onze années près de 9 millions de personnes ont disparu, sur la surface du globe, du fait des guerres.

14. Cela signifie que l'Europe, aussi étrange que cela puisse paraître, a été relativement épargnée, en regard du continent africain qui a littéralement sombré dans la tragédie. Mais suffit-il de s'en contenter ? S'agit-il ainsi de considérer que les assassinats de masse seraient réservés désormais à certaines régions du monde ? L'histoire récente, en Europe, a montré, comme l'écrivit Bertold Brecht, à la fin de "La résistible ascension d'Arturo Ui" que "le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde".

15. Alors, plus qu'hier, la vigilance doit l'emporter. La vigilance, la volonté et la responsabilité.