Conference of the European Ministers of Culture - 20 - 22 October 2003 - Opatija, Croatie 

(To be checked against delivered speech)
(French version only)

Address by Hervé HASQUIN, Minister-President of the French speaking Community of Belgium

Opatija, 21 October 2003

Working session 2: Diversity and Dialogue
Cultural policy and culture of minorities

Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

La semaine qui précède cette Conférence ministérielle a été, comme vous le savez, particulièrement riche en débats sur les politiques culturelles, en général, et sur leur relation avec la diversité culturelle, en particulier.

La 32ème Conférence générale de l’UNESCO a, en effet, approuvé le principe de la rédaction et de l’adoption, dans les années à venir, d’une Convention internationale sur la diversité culturelle, ce dont la Communauté française se réjouit.

Si, pour les défenseurs du droit des Etats à soutenir la création culturelle d’ici et d’ailleurs, ce premier pas est déjà une victoire, la Conférence générale a également donné l’occasion aux détracteurs de cette future Convention de plaider contre la reconnaissance dans l’arsenal juridique international - d’une norme consacrée à la diversité culturelle - au motif qu’une telle Convention serait porteuse de théories culturalistes, génératrices de repli identitaire. Au nom de la diversité culturelle, certains, ainsi, n’hésiteraient pas à bafouer les droits de l’homme consacrés par les textes internationaux.

Si la Déclaration universelle sur la diversité culturelle proclamée il y a deux ans à l’UNESCO, à laquelle se grefferait cette Convention, est claire à cet égard – elle précise en son article 4, que « nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme garantis par le droit international, ni pour en limiter la portée » - il n’en reste pas moins qu’un important travail de clarification est à réaliser pour que le droit à la diversité culturelle soit correctement interprété et valorisé.

L’objectif est double. Il s’agit autant de combattre ses éventuelles dérives que de promouvoir ce qui doit constituer un axe important des politiques culturelles dans toute société multiculturelle : favoriser l’expression des cultures minoritaires et les rendre accessibles à tous.

Cette intervention auprès de vous tous, concernés au plus haut point par la diversité culturelle, offre l’opportunité de clarifier le point de vue de la Communauté française de Belgique.

Ce que nous avons appelé combat en faveur de la diversité culturelle, depuis des années, était au départ davantage une affaire technique, voire technico-juridique. Il s’agissait, dans le cadre de la libre circulation des biens et des services, d’obtenir, enfin, tant au sein de l’Union européenne que de l’Organisation mondiale du Commerce, ce que d’autres ont appelé erronément, puisqu’elle n’a jamais été consacrée par la réglementation, « l’exception culturelle ».

Nous souhaitions obtenir que de petits pays ou de petites entités dont la culture n’est pas dominante, puissent maintenir et développer leurs politiques culturelles et audiovisuelles pour réaliser, au niveau mondial, cette diversité culturelle. C’est-à-dire, en clair, que ces pays puissent protéger les services publics de radiodiffusion et la production cinématographique et soutenir les industries culturelles, donc la création et les artistes.

Il m’importe maintenant de préciser que cette démarche ne procédait en rien d’une volonté protectionniste ou d’une attitude de repli sur soi.

Elle participait, au contraire, d’une politique culturelle soucieuse de la pluralité des expressions culturelles minoritaires, dans un contexte de globalisation présentant des menaces d’uniformisation.

Il faut s’entendre ici sur ce qui peut être qualifié de culture des minorités. Or, par exemple, en matière audiovisuelle, on est toujours la minorité de quelqu’un. Sans le moins du monde diaboliser les productions majoritaires. Mais c’est ainsi. La production belge francophone est minoritaire par rapport à celle de son voisin français. L’ensemble de la production francophone est elle-même minoritaire par rapport à la puissante production anglo-saxonne, et chacun d’entre-nous peut ainsi se positionner de la même manière.

Il ne s’agit pas de combattre l’influence d’une autre culture mais de trouver sa place légitime à côté d’elle et dans le respect mutuel.

Si cette philosophie de la diversité culturelle vaut pour des industries culturelles, elle vaut a fortiori lorsqu’on quitte le terrain strict du cinéma et de la télévision pour celui de la culture au sens large, et les minorités, au sens usuel du terme.

C’est ici que les deux approches de la diversité culturelle, externe et interne, s’articulent et se renforcent, de manière complémentaire et cohérente.

L’intégration réussie d’une culture minoritaire dans une aire géographique donnée n’est jamais synonyme de disparition, de dillution dans la culture dominante.

Tout discours qui exigerait cette dillution d’une culture minoritaire dans une culture majoritaire serait pernicieux, puisqu’il sous-entend la disparition des cultures dans leurs richesses d’origine, et engendre nécessairement des frustrations dangereuses, comme l’Histoire nous l’a montré.

La cohabitation pacifique et non cloisonnée des cultures est plus respectueuse de nos sociétés dont l’aspect pluriel et multiculturel est devenu une caractéristique essentielle. Comme l’affaiblissement des identités conventionnelles - religieuses, nationales, de classe – cette multiculturalisation semble également un phénomène irréversible. Et c’est un phénomène de constitution de nos sociétés, qui de tous temps se sont créées par apports successifs de peuples, de cultures et d’identités différentes.

Le Conseil de l’Europe, qui reconnaît ce phénomène, s’interroge aujourd hui sur les politiques culturelles qu’il convient d’adopter.

A notre sens, toute politique culturelle soucieuse de la diversité culturelle doit dépasser l’approche « conservatoire ».

L’erreur fondamentale serait de consacrer par nos politiques la relation déséquilibrée qui oppose généralement une culture minoritaire et une culture dominante qui, pour se donner bonne conscience, use de subsides et de quotas et ne parvient ainsi qu’à figer les expressions culturelles dans une identité caricaturale et « folklorisée ».
Vous voyez que le parallélisme mené avec l’audiovisuel se tient.

Quelle relation alors imaginer?

Il faut concevoir un espace d’expression qui permette de désamorcer les tensions entre cultures qui traversent naturellement toute société, et d’éviter, ainsi, que les tensions ne dégénèrent en conflit.

La diversité culturelle est indiscutablement constitutive de nos richesses et de nos spécificités à chacun. Mais, dans le monde qui est le nôtre, la culture de la spécificité peut rapidement se transformer aussi en renfermement sur soi-même. Nous ne pouvons pas faire fi aujourd’hui de la volonté d’aller à la découverte des autres, nous ne pouvons pas faire abstraction d’un mot essentiel : les échanges, et qui dit échanges, dit aussi liberté.

Mais, me direz-vous, la cohésion sociale est-elle encore possible si l’espace public légitime l’existence de minorités culturelles ?

Une société multiculturelle démocratique est possible, répond Marco MARTINIELLO qui dirige le Centre d’études des mouvements migratoires d’une de nos Universités, dès lors qu’elle consiste en « la constitution d’un corps de citoyens actifs jouissant des mêmes droits et des mêmes devoirs et qui partagent le même espace public et un projet démocratique commun dans le respect du droit et des procédures juridiques et politiques. Ces citoyens peuvent par ailleurs présenter des identités culturelles variées de leur choix, soit en privé, soit dans l’espace public. Ces choix culturels identitaires révocables ne conditionnent toutefois pas leur position dans l’ordre social, économique et politique ».

Il y a la deux idées fondamentales. Primo, la ou plutôt les appartenance(s) culturelle(s) d’un individu relève(nt) toujours d’un choix : libre à chacun de s’en désaisir, de s’en inventer ou de s’en approprier de nouvelle(s). Segundo, nous pouvons vivre ce foisonnement à condition de respecter un socle de valeurs communes démocratiques.

La politique culturelle de la Communauté francaise se veut à l’image de cette analyse.

Evidemment, personne ne croit aux solutions miracles, aux recettes toutes faites pour réussir cette intégration multiculturelle. Mais il y a des outils que nous pouvons privilégier sur d’autres. La tolérance, au-delà des grands discours des uns et des autres, ne se développe pas en vase clos : pour devenir réalité, elle doit se fonder sur le dialogue, le contact, voire la confrontation des idées.

La promotion de la citoyenneté est une des voies essentielles pour y parvenir.
La promotion d’expressions culturelles differenciées et pourquoi pas métissées en est une autre.

Le Ministre-Président Hervé Hasquin a choisi de renforcer les liens entre culture et enseignement, orientation dont l’importance est soulignée dans le projet de déclaration finale de la Conférence.

Cette entité compte en son sein, comme beaucoup de pays européens, des minorités issues de mouvements migratoires.

Davantage d’efforts doivent donc être faits pour introduire, au sein de la salle de cours, des thématiques telles que l’histoire de l’immigration. Ce thème a fait l’objet d‘une campagne spécifique, sous la forme d’un manuel pédagogique dont le formidable succès démontre à quel point elle répondait à une réelle soif de connaissances, mais aussi à l’intérêt légitime de chacun de connaître ses racines. Avec le Maroc, la Communauté soutiendra en 2004, pendant plusieurs semaines, l’organisation d’événements commémoratifs des quarante ans de la signature de l’Accord belgo-marocain relatif à l’occupation des travailleurs marocains en Belgique. Un événement de cette ampleur participe à reconnaître publiquement la légitimité des populations immigrées, et la coexistence de cultures d’origine différente dans l’espace « national ». Le devoir de mémoire est important.

Ce qui est vrai pour la culture, l’est pour la langue, et les deux sont indissociables.

Si l’apprentissage et la maîtrise de ou des langues officielles du pays d’accueil reste l’outil premier d’intégration rapide, tant sociale que professionnelle, et constitue un remède assuré contre l’exclusion ou le repli sur soi sous toutes ses formes, la maîtrise de la langue d’origine n’est pas à négliger. La langue, comme support à la transmission de la mémoire, est un constituant important de l’identité qui, refoulé, peut nourrir des sentiments d’exclusion.

C’est d’ailleurs le discours tenu au Ministre-Président Hervé Hasquin par les Ministres de neuf pays d’Afrique francophone invités, l’année dernière, à discuter de l’avenir de notre coopération culturelle. On ne peut envisager meilleur soutien à la Francophonie qu’en encourageant les partenariats entre le français et les langues d’origine des ces pays. La connaissance des langues africaines a trop longtemps été perçue comme une frein au développement. Résultat : le refus de reconnaître les langues d’origine a fini par créer un rapport d’hostilité au français.

Comme pour la culture, il nous faut tenter de dépasser le clivage langue dominante-langue dominée.

Il faut encourager le multilinguisme qui doit nécessairement s’adapter aux contours de la société multiculturelle que façonne la mondialisation des échanges.

L’intérêt du multilinguisme n’est pas seulement politique ; il est aussi pédagogique : lorsqu’un enfant maîtrise sa langue, il maîtrise d’autant mieux la langue du pays d’accueil.

Il me plaît à cet égard de mettre l’accent sur un projet particulièrement intéressant dans la coopération que nous entretenons, comme d’autres pays autour de cette table d’ailleurs, avec certains pays partenaires: la charte LCO (Langue et Culture d’origine) qui a pour objectif de favoriser l’intégration des enfants issus de la migration dans la société qui est la leur, tout en préservant leur identité d’origine. Il consiste à offrir des cours de langue et de culture d’origine à des enfants de l’enseignement fondamental et du premier degré du secondaire.

Si l’expression n’est pas parfaite, la culture « d’origine » désignant celle des parents ou plus souvent des grands-parents plutôt que celle des apprenants eux-mêmes, la Charte Elco, telle que conçue en Communauté française ne vise évidemment pas à accentuer des formes de ségrégation fondées sur l’appartenance culturelle. Au contraire, elle prévoit que l’école qui souscrit à l’organisation de cours d’ouverture à la culture d’origine est tenue d’y faire participer tous les élèves de la classe concernée. La participation au cours linguistique est, quant à elle, laissée au libre choix des parents.

Ces chartes sont signées en partenariat avec cinq pays : la Grèce, l’Italie, le Maroc, le Portugal et la Turquie. A titre indicatif, pour l’année académique 2002 – 2003, 2045 élèves ont suivi en Belgique francophone les cours de langue arabe et 4974 élèves, les cours de culture marocaine.

Il s’agit là d’un exemple particulièrement éclairant de ce que doit être, dans l’esprit du Ministre-Président Hasquin, le dialogue des cultures, fondé sur le respect d’autrui et la tolérance.

Le respect des communautés culturelles, d’autres l’ont dit avant moi, ne doit jamais mener à un éclatement de communautés distinctes au sein de la société ou au sein de l’école. Il n’est pas acceptable, par exemple, que se créent des écoles-ghettos, car celles-ci constituent indiscutablement le terreau idéal à l’exacerbation des replis identitaires de toutes natures.

J’évoquais, il y a quelques instants, la nécessaire création d’un espace de confrontation des cultures, des valeurs et des opinions. Qu’il me soit permis d’insister sur l’intérêt que pourrait avoir à cet égard l’introduction de cours de philosophie et d’histoire comparée des religions dans l’enseignement pour susciter l’expression d’un pluralisme d’opinions. Le Ministre-Président tient beaucoup en effet à ce qu’en réponse au « choc des cultures », un tel projet initie une véritable éducation cosmopolite des peuples et des confessions.

L’enseignement de la Communauté française garantit actuellement le choix d’un cours philosophique, parmi les six religions reconnues par la Constitution et la morale laïque. Lorsqu’il a proposé la création d’un cours de philosophie et d’histoire comparée des religions, si possible en lieu et place des cours dits philosophiques des deux dernières années de l’enseignement secondaire, la proposition du Ministre-Président se voulait résolument plurielle, et bien plus respectueuse de la diversité culturelle et religieuse de notre société que ne l’est le système actuel.

L’organisation des cours de religion et de morale, telle qu’elle existe à l’heure actuelle, établit en effet un processus de différenciation des élèves, en scindant la classe pour un cours qui aborde des questions essentielles, et en les regroupant en fonction de leur appartenance spirituelle ou laïque. Au nom de la pluralité, on isole les cultures « dans leur coin », de manière hermétique, à l’heure où plus que jamais la rencontre des civilisations et des peuples est nécessaire.

Ce cours commun de philosophie et d’histoire comparée des religions pourrait constituer une merveilleuse plate-forme des cultures et des confessions. Imaginez les débats d’actualité, les comparaisons historiques entre civilisations qui pourraient avoir lieu dans un tel espace ! Imaginez les préjugés qui pourraient être ainsi démontés, à un âge où l’esprit critique se forme de manière décisive ! Ne pensez-vous pas qu’un tel cadre constituerait une meilleure prévention contre les intolérances de tous les jours qui se trouvent aiguisées dans le climat actuel ?

Pourquoi ne pas faire ensemble ce que nous pouvons faire séparément ? L’actualité ne nous prouve-t-elle pas, précisément, qu’il n’y a pas d’avenir aux visions closes et restreintes, repliées sur une conception unique de la vérité ?

Loin de la pensée unique, s’ouvrir aux autres c’est ouvrir une porte et prendre un risque, en premier lieu celui de se confronter à des opinions et des cultures différentes.

Ces projets ne résument évidemment pas l’action de la Communauté française de Belgique en matière de dialogue interculturel et d’ouverture aux minorités culturelles, pour la plupart issues de l’immigration récente de populations extra-européennes.

Bien sûr, me direz vous, charité bien ordonnée commence par soi-même. Il est vrai que la Belgique a connu et connaît encore des tensions entre ses trois grandes Communautés culturelles et linguistiques : francophone, flamande et germanophone.

La grande complexité institutionnelle qui caractérise notre pays se veut une réponse, toujours évolutive, à ces tensions.

La Belgique, qui a singulièrement réussi à cimenter différentes cultures entre-elles par un système unique au monde, peut-elle encore faire un effort, en faveur cette fois de ses autres minorités ?

Quand on aura réussi la multiculturalité citoyenne mêlée de droits et d’obligations fondées sur les valeurs universelles, à la base de toutes civilisation, de respect et de tolérance, alors on anéantira le communautarisme.

Le Ministre-Président croit, à cet égard, à la responsabilité des Ministres de la Culture et de leurs Collègues en charge de l’Education, pour concevoir des politiques qui actualisent les valeurs de diversité culturelle.

Le Conseil de l’Europe, fort de son expertise unique en matière de droit des minorités, a un grand rôle à jouer en la matière. Il paraît essentiel que cette Organisation concourre à inscrire le concept de diversité culturelle au centre de sa réflexion sur les droits fondamentaux de l’être humain.